| 1. Katrina, un ouragan dĠantiamricanisme Je prface cette section par quelques
observations dĠordre gnral. Depuis 2000, la gauche essaie de blmer Bush
pour tous les maux du village global. Les dmocrates nĠont pas digr une
victoire que les multiples recomptages des bulletins de vote de Floride ont
sanctionne comme lgitime, certes par une marge minuscule. Bush devient le
bouc missaire pour tous les malheurs du monde. Cette stratgie est
futile : elle se retourne de fait, chaque fois, contre les dmocrates
(voir lĠIrak en 2003, lĠlection en 2004, avec les rpublicains qui
reconduisent non seulement le prsident, mais accdent au contrle du
Congrs). LĠopration se rpte avec Katrina, tout est la faute de
Bush. Il est curieux que les dmocrates amricains ne
changent pas de tactique aprs cinq ans de vains efforts. LorsquĠune
catastrophe arrive, ils semblent afficher, aux yeux du public, leur manque
du sens de lĠtat, sĠpuiser en
plaintes partisanes, et se complaire une mentalit scessionniste. En cas
de crise nationale, il faut mettre les intrts partisans en veilleuse et appeler
un effort positif, au lieu de rcriminer chaque fois sur les failles du
systme, relles et inventes, et dĠaccuser Bush de tous les maux. Le parti
dmocrate finit par effrayer les lecteurs qui se demandent bon droit ce
quĠils feraient pour les protger en cas de
catastrophe. Par ailleurs, ces attaques ne peuvent avoir quĠun seul but, le
court terme, Bush ne pouvant se reprsenter en 2008. Il sĠagit donc seulement
de lĠaffaiblir le plus possible, et ce au milieu dĠune crise nationale. La
gauche amricaine mine sa propre crdibilit, et cĠest grave dans le sens o
un systme dmocratique a besoin de deux partis responsables pour fonctionner.
Je nĠavance nullement que les rpublicains et Bush soient toujours au dessus de tout reproche, loin
de l (voir plus bas); mais on a la nette impression que la gauche
amricaine (et lĠextrme gauche a fortiori) sont des poissons dans un bocal
qui se flicitent des bulles quĠils
produisent, sans savoir quĠil y a un ocan ct. Leurs attaques nĠont
dĠeffet que sur les dj convertis, elles sont de fort peu de consquence sur
lĠensemble de la population ; depuis 2000, jĠai rpt qui voulait
mĠentendre que la haine de Bush n'est ni un programme lectoral, ni un projet
gouvernemental, ni rien du tout. Je ritre que la critique est certes
autorise, souvent justifie, mais nulle et non avenue quand elle est
systmatique et ne connat aucune exception. Bush nĠtait pas sur place, il
est insensible et lent, quand il arrive ce nĠest quĠune occasion pour une
photo de propagande gouvernementale (textuel, de la bouche de la snatrice
dmocrate de Louisiane, Mary Landrieu). Rien nĠy fait, il nĠest de pire sourd
que celui qui ne veut pas entendre. LĠavenir seul peut nous dire si Katrina
est une exception cette rgle et endommagera durablement la cote de
popularit du prsident ; jĠai tendance penser que les espoirs des
dmocrates seront encore une fois dus. Je
laisse de ct les ractions de lĠestablishment du divertissement
hollywoodien, lui aussi anti-Bush et anti-rpublicain dans son immense
majorit. Je ne peux cependant rsister raconter la
msaventure de Sean Penn, qui arrive la Nouvelle-Orlans et affrte un
bateau pour sauver des survivants aprs avoir ruct les obligatoires
slogans- bien-sentis contre lĠadministration fdrale. Mais le bateau nĠa pas
le petit bouchon de fond de cale et commence couler, et Sean commence
coper frntiquement. JusquĠici, rien de bien grave. Mais, dans le bateau,
il y avait aussi ses deux photographes personnels, ce nĠtait donc quĠun spot
publicitaire. Suis-je alors un inconditionnel de Bush ? Ë
vrai dire, lĠamour et lĠidentification au grand chef mĠont abandonn aprs ma
priode maoste (tard, trop tard, mais jĠai lĠesprit dĠescalier). Ma version
du maosme tait classer sous lĠtiquette Ç Comment emmÉ mon pre avec
les feuillets du petit livre rouge È. En 1982, je suis arriv vaguement
socialiste mais fermement anticommuniste dans un pays que je croyais
prfasciste - contrairement aux leons de lĠhistoire, tous les totalitarismes
tant ns, soit en Europe, soit en terre musulmane. Peu peu, je mĠaperois
que les seuls et derniers totalitaires se sont rfugis dans lĠUniversit
amricaine. Marxistes aigris, rvolutionnaires en peau de lapin qui nĠont
jamais rien fait pour le proltariat au nom duquel ils croient parler, belles-mes hgliennes pour
lesquelles dire cĠest faire, miliciens de la correction politique, aptres du
multiculturalisme pour lesquels lĠOccident est source de tous les maux de la
terre, cette faune peuple les facults. Le pays, lĠinverse, est terre de
libert et de dmocratie. Dans tous les domaines, je dcouvre un pays dĠun
dynamisme, dĠune ouverture dĠesprit et dĠune gnrosit dont la plupart des
europens nĠont pas la moindre ide (bien entendu, loin de moi lĠide que les
Etats-Unis dĠAmrique soit au-del de tout critique, un Eden sans tache ;
mais la critique doit tre fonde en raison et en fait, non dans le fantasme,
la dsinformation et le mythe) ; et ma mentalit dĠternel assist de lĠtat mĠabandonne. Tout
cristallise le 12 septembre 2001 : dĠun coup, je me sens profondment
amricain, et entirement solidaire des victimes innocentes du WTC. Les mois
et les annes qui suivent approfondiront ma conviction que la gauche
amricaine, de rares exceptions prs
[i],
nĠa aucune solution pratique proposer pour contrer la terreur
islamo-fasciste qui monte. En 2004, Bush, avec tous ses dfauts, mĠapparat
comme un moins mauvais choix que Kerry, milliardaire (qui parlait au nom des
pauvres), mdaill militaire (mais qui tait contre toutes les guerres), proposant,
en guise de politique trangre, une machine remonter le temps qui nous
transporterait avant le 11 septembre : Ç We have to come back to a
pre-9-11 foreign policy È. Comme beaucoup dĠanciens de gauche, je suis donc Ç droite È
par dfaut : tant que la gauche amricaine dans son ensemble ne prsente
pas dĠides ralistes et crdibles quant la scurit nationale (et
mondiale) et nĠabandonne pas le multiculturalisme
[ii] qui lĠaveugle sur lĠislamisme, je mĠabstiendrai de la soutenir. Serais-je alors, comme on mĠen a accus, un
agent de la CIA ?
[iii] Ma seule source dĠinformation est-elle Fox News, et tous les autres canaux
sont de la neige ? Nullement. Mais le dsquilibre mdiatique mĠengage
diversifier mes sources, Fox News nĠtant pour moi quĠun contrepoids
indispensable un anti-Bushisme majoritairement rpandu. Contrepoids
honnte, puisque, lĠencontre des autres mdias nationaux, il affiche
dĠemble ses choix politiques et idologiques et les assume. De mme, je
consulte beaucoup les blogs de tous bords politiques. Souvent, ils recadrent
ou mme amnent au jour des nouvelles que les mdias traditionnels passent
sous silence, et, tout comme Fox News, ces blogs affichent dĠemble leur
coloration idologique : je sais donc quoi mĠattendre, au contraire
des mdias traditionnels, qui nĠavouent jamais leur orientation politique.
Celle-ci est cependant facile dterminer : 85% des journalistes aux
Etats-Unis votent dmocrates ; lorsquĠun expert universitaire passe la
TV, il est peu prs sr quĠil est anti-Bush : 80%, des professeurs
dĠuniversit, 97% Dartmouth College, ont contribu la campagne de Kerry
en 2004 ; nous avons affaire dans les journaux et les universits une
nomenklatura idologique homogne qui se coopte, se reproduit lĠinfini, et
qui est, dans le cas du professorat universitaire, protge vie par la titularisation. Les Franais ont aussi la plus grande peine
saisir la structure des mdias tlvisuels amricains. Ceux-ci sont tous en
mains prives, sans chapeautage tatique, au contraire de la France. De plus,
seule les grandes chanes nationales, ABC, CBS, et MSNBC sont reues partout
(par satellites). FOX et CNN ne touchent que les abonns au cble optique.
Aucune chane ici ne jouit dĠun monopole (tatique ou non), personne ne
reoit les subventions pharamineuses dĠune redevance gouvernementale, nul nĠa
besoin dĠune autorisation fdrale autre que technique pour lancer une
station de radio ou une chane de tlvision. Nul mdia amricain,
lĠencontre la tlvision franaise publique nĠest la voix de son matre. Fox
News, considre par les franais comme le caniche de la Maison Blanche,
nĠhsite pas critiquer Bush et prsenter des dbats contradictoires sur
sa politique. Dans cet environnement mdiatique, il faut tout
aborder avec des prcautions pistmologiques lmentaires ; les
idologmes ne sĠaffichent pas seulement dans les ditoriaux, ils vont se
dissimuler sous lĠinformation apparemment objective. Un exemple : un
article rcent du New York Times, fourni et intressant, mais o tout est fait
pour minimiser les responsabilits
locales en Louisiane (dmocrates, fminines et noires) et pour maximiser
les failles de lĠadministration fdrale (rpublicaine, blanche et
masculine). Or, JĠCRIRAIS EXACTEMENT LA MĉME CHOSE SI LES
RïLES AVAIENT T RENVERSS, avec un prsident dmocrate attaqu vicieusement
par les rpublicains et les mdias au milieu dĠune crise nationale (et jĠai
la certitude que les rpublicains se livreraient au jeu avec la mme frocit
que les dmocrates aujourdĠhui ; la Somalie, le Kosovo, Monica Lewinsky,
autant de preuves de leur hargne partisane quand un dmocrate, Clinton, est
au pouvoir). Il est inadmissible que des politicards et intellectuels de
quelque obdience quĠils soient, vritables vautours du malheur, se servent
dĠune catastrophe naturelle pour affaiblir leurs adversaires politiques.
Cette fois, par hasard conjoncturel, ce sont les vautours dmocrates du bac
de sable washingtonien qui ont commenc la bagarre dans la cour de rcr.
Ġet parfaitement pu tre lĠinverse. Depuis 2000, les rcriminations anti-Bush, dĠune
vhmence partisane, dans les mdias nationaux amricains, CNN, le Washington
Post, le New York Times ou le Los Angeles Times ne connaissent aucune trve.
JusquĠici, rien que de trs normal dans une dmocratie : une presse
libre et critique est indispensable au fonctionnement des institutions. JĠai
acquis, au cours de mes annes en terre amricaine, une rvrence
quasi-religieuse pour le premier amendement de la Constitution, qui garantit
la libert de parole (et aussi une vnration sans limites pour lĠensemble du
document, depuis 1776 un des grands monuments de la pense humaine). Tout se
gte ( gauche et droite dĠailleurs), quand la coloration idologique
quitte la colonne des ditoriaux pour sĠinfiltrer partout dans lĠinformation.
Un exemple directement pertinent quant Katrina : le New Times clame cor et cri que Bush a min
les leves par ses coupures budgtaires (un mythe, les subsides de lĠArmy
Corps of Engineers ayant t augments par rapport aux annes Clinton). Mais
en 1993, 2004 et 2005, le mme journal tait contre une augmentation des subsides. Ces mdias nationaux,
fortement marqus dans leur idologie partisane, sont aussi parmi les sources les plus utilises par les journalistes franais, qui sĠen
inspirent sur le plan de lĠinformation comme sur le plan de la politique, en
y rajoutant un grain de sel le plus souvent anti-amricain. Tout conforte donc
le public non seulement amricain, mais aussi franais, dans son
ignorance ; lĠinformation oriente, slective, les silences
judicieusement choisis, les contrevrits, la dsinformation deviennent la
vrit absolue sur les tats-Unis. Entre autres exemples : en 2002, la
surprise de la presse franaise de voir lĠopration contre les Talibans
russir alors que beaucoup prvoyaient un nouveau Vietnam en
Afghanistan ; lĠbahissement se rpte en 2003, de voir lĠarme
amricaine conqurir lĠIrak en 15 jours (lĠopration militaire la plus rapide
de tous les temps, avec les lignes logistiques les plus longues), alors que
tous les jours les journaux dans leur ensemble, et non sans Schadenfreude,
parlait de lĠenlisement, de Stalingrad, du Vietnam, etc. (voir le livre dĠAlain
Hertoghe, La guerre outrance - quĠil a dĠailleurs pay de son poste au
journal La Croix); ou, en 2004, la stupfaction de la presse franaise de
voir Bush enfoncer Kerry, quĠelle donnait gagnant coup sr. Pourquoi
Katrina ferait-elle exception ? Ce qui est certain, cĠest que le public
franais (et aussi amricain, dans une moindre mesure parce quĠil a accs
des sources dĠinformation mieux diversifies), est dsinform par des
journalistes et des ditorialistes qui la fois le flattent dans son
anti-amricanisme et produisent cet anti-amricanisme, tout en exposant leur
ignorance profonde du pays quĠils couvrent
[iv].
Ce nĠest pas un problme qui date dĠhier, Philippe Roger en a document trs
soigneusement les tapes dans son livre, LĠennemi
amricain. JĠavais ragi chaud aprs le 11
septembre (les ractions mdiatiques aux catastrophes semblent mĠinspirer[v]).
Or, en ce qui concerne les ractions lĠvnement, mutatis mutandis, quatre ans plus tard, rien nĠa chang.
Au contraire, on peut constater une ptrification effrayante des opinions,
une paresse et un immobilisme intellectuels de plus en plus ravageurs. Quand on lit la majorit de la presse
franaise, on est toujours surpris de son quasi unanimisme anti-amricain, un
unanimisme qui, bien sr, ne manque pas une occasion de dnoncer Ç la
pense unique È qui rgnerait en matresse Outre-Atlantique. Et ceci, en
dpit de toutes les vidences : les Etats-Unis ont les mdias
contradictoires et contradicteurs les plus dynamiques du monde. Les lecteurs
franais du Monde, de Libration, de Marianne, de Paris Match, du Nouvel
Observateur devraient sĠtonner dĠtre tonns. Depuis 50 ans, on leur peint
les Etats-Unis sous les traits les plus noirs, on dcrit la faillite
imminente dĠune socit quasi-fasciste qui ne produit que violence et
exploitation. Ce bon public devrait quand mme se poser des questions sur la
qualit de lĠinformation qui lui est fournie. Car il se trouve que les
Etats-Unis ne sĠeffondrent toujours pas, que la dmocratie perdure, que la
croissance conomique y est lĠune des plus vigoureuses des pays avancs, que
cette nation dĠimbciles dirige par un idiot rafle la majorit des prix
Nobel en sciences, que les dpts de brevets dĠinvention crasent en nombre
toutes les autres nations, que parmi les 20 meilleures universits du monde,
18 se trouvent tre amricaines (la France brillant par son absence en tte
du classement). Il y a hiatus pathologique entre la ralit des Etats-Unis et
lĠimage quĠen ont de nombreux europens. Ç Schadenfreude È, ressentiment,
jalousie, complexe dĠinfriorit, sentiment dĠimpuissance trouvent un
exutoire dans le Ç fantasme amricain È fabriqu par les mdias
europens. Fort souvent, les Etats-Unis sont mesurs lĠaune dĠune socit
utopique parfaite, fantasme par rapport auquel, bien entendu et par
dfinition, elle se trouvera toujours en dfaut. Remarquez que les fauteurs
de cette opration mdiatique se gardent bien dĠappliquer cette norme
inatteignable leur propre pays parce que lĠcart entre lĠutopie et la ralit
paratrait alors un gouffre infranchissable. La Ç rue (ou le tlphone)
arabe È, cĠest nous ! Il faut videmment nuancer : on
trouve de tout dans les journaux franais. Il y a ceux qui dsinforment par
haine viscrale de Bush, mais qui ne sont pas antiamricains (bien que la
ligne de dmarcation entre anti-bushisme et anti-amricanisme soit souvent
bien difficile tracer). Il y en a dĠautres qui portent au cÏur une
excration farouche de tout ce qui est amricain, qui se rjouissent de tous
les malheurs des tats-Unis, et qui, contre toute vidence, nĠauront jamais
rien dire de positif sur ce pays. Il y a enfin une minorit qui sĠefforce
lĠimpartialit et la raison. La couverture de Katrina par les mdias franais
est cet gard rvlatrice : les titres se concentrent, comme ceux du
New York Times, sur la responsabilit unique et singulire de Bush, aux
dpens des responsabilits locales, des contraintes historiques et
gographiques, des limites constitutionnelles qui rendaient le rsultat inluctable
(voir plus haut). Un exemple type extrait du Monde (ne recevant pas la TV
franaise, je mĠabstiendrai de la commenter) : Les ravages de Katrina accusent le
systme Bush Article paru dans l'dition du 08.09.05 LES RAVAGES du cyclone Katrina, qui a englouti
La Nouvelle-Orlans et provoqu plusieurs milliers de morts - dix mille selon
certaines estimations -, provoquent aux Etats-Unis un dbat sur le modle de
gouvernement de George Bush. Pour certains commentateurs, c'est la page du 11
septembre 2001 qui se tourne, et l'on assiste peut-tre la fin du
conservatisme triomphant. Ç La premire tche d'un gouvernenement est de
protger ses citoyens È, a dclar Susan Collins, snatrice du Maine et
reprsentante de la tendance modre du Parti rpublicain. Elle estime que,
dans la premire phase de sa rponse la catastrophe, le gouvernement Ç a
failli sa mission È. Pour John Edwards, ancien candidat dmocrate la
vice-prsidence, Katrina a Ç donn un visage È aux 37 millions d'Amricains
qui vivent dans la pauvret. C'est le cas de 25 % des Noirs, dont certains se
demandent si la couleur de leur peau n'explique pas, en partie, la lenteur
des secours. Seul
responsable, ici, le Ç modle de gouvernement de George Bush È (on
peut se demander en quoi il diffre de celui de Clinton, la Constitution
nĠayant pas t abroge, ma connaissance, et Clinton tant beaucoup plus
proche de Bush que Chirac, pour prendre un exemple).
Un autre
exemple, tir du Monde : "Contrle des dgts" aprs
Katrina, par Dominique Dhombres Article paru dans l'dition du 14.09.05 Mardi, dans un dcor nettement plus solennel,
la Maison Blanche, il se livrait prcisment cet exercice. On pouvait
voir la scne en direct sur CNN. L'occasion lui en tait fournie par la
visite du prsident irakien Jalal Talabani. Autre contexte, mme question.
Et, cette fois, George Bush battait sa coulpe : "Katrina a rvl de
srieux problmes dans notre capacit de raction tous les niveaux de
l'Etat. Dans la mesure o le gouvernement fdral n'a pas totalement fait son
travail, j'en prends la responsabilit." Une vaste opration de "contrle des
dgts" , comme disent les experts en relations publiques, est en cours.
Elle devrait culminer, vendredi La Nouvelle-Orlans, avec un grand discours
du prsident. Ce sera la quatrime visite de George Bush en quinze jours dans
la rgion. Les conseillers du prsident esprent que celle-ci sera la bonne.
Il y a en effet pril en la demeure. La popularit de George Bush est en
chute libre. Des propos, impensables jusqu'ici, sont tenus. "S'il dit
encore une fois que c'est la faute des autorits locales, je lui mets ma main
sur la figure" , s'crie, exaspre, une snatrice dmocrate de
Louisiane. Une autre femme, Kathleen Blanco, gouverneure
de l'Etat, a annonc que devant la carence des organismes fdraux elle
faisait appel une entreprise prive pour ramasser les cadavres. Il en reste
encore dans les rues de La Nouvelle-Orlans, et ces images de corps en
dcomposition abandonns depuis deux semaines reviennent rgulirement dans
les journaux tlviss. George Bush a donc opr un prudent recul
stratgique. Il n'en est pas encore au point d'admettre ce que les tmoins
rptent pourtant satit devant les camras : dans les jours qui ont suivi
le passage du cyclone, le pouvoir fdral avait tout simplement dsert.
Dcortiquons : dĠabord, la navet ou la
complicit : le signataire ne voit pas que lĠestablishment louisianais
essaie toute force de sauver sa peau en faisant endosser toute la
culpabilit de son incomptence (dmontre publiquement) Bush et au
gouvernement fdral. LĠauteur, sans sĠen rendre compte, se fait le relais
dĠune opration idologique et mdiatique aux objectifs pourtant
transparents. Ensuite, la dsinformation et/ou lĠignorance : la faillite
des premires lignes de dfense locale, les problmes constitutionnels,
Blanco qui ne demande pas lĠintervention des corps fdraux de la National
Guard, Nagin qui nĠvacue pas le Superdome et le Convention Center, les
politiciens qui se sont engraisss grce aux subsides des digues, rien nĠest
mentionn ; en lieu et place, on dnigre Bush et on ricane : Ç
Mais il a une faon bien lui de reconnatre ses responsabilits. "Je
veux savoir ce qui s'est bien pass et ce qui s'est mal pass. Je veux savoir
comment mieux cooprer avec les autorits localesÓ, dit-il. È, De tout vidence, la
question nĠa pas effleur Dominique Dhombres: pourquoi diable, au nom
de quelle logique, Bush, qui accepte les manquements du gouvernement fdral,
devrait-il aussi porter les responsabilits de tout ce qui incombe au premier
chef la municipalit de la Nouvelle-Orlans et lĠtat de Louisiane ?
Et pourquoi la question ne vient-elle pas
lĠesprit de Dhombres ? Parce que ses lorgnettes idologiques scannent la
ralit et affichent : Ç Bush, mle, blanc, rpublicain, fauteur de
guerre = pas bon, trs mchant, pourri, imbcile, incomptent, toujours
responsable de tout ; gouverneure, snatrice, maire, femmes, dmocrates,
noir = yĠa tout bon, tout vrai, tout pur, tout innocent, tout gentil,
incorruptible, super comptents, hyper intelligents ! È Vu
dĠici, le Monde sĠinscrirait dans la premire catgorie : les anti-Bush
viscraux, qui ne sont pas systmatiquement anti-amricains. Une semaine aprs Katrina, jĠai crit une
parodie des ractions de la presse ; a donnait peu prs a : Ç Et c'est sr qu'avant la
politique ultralibrale qui commence en 2000 avec l'lection de Bush, il n'y
avait pas de pauvres la Nouvelle-Orlans, les digues taient plus hautes et
d'ailleurs la Nouvelle Orlans tait au-dessus du niveau de la mer (c'est
Bush qui l'a fait couler en coupant les subsides), il n'y avait pas
d'ouragans ni de rchauffement climatique, les marais qui font tampon contre
les ouragans n'avaient pas t dtruits par l'endiguement du Mississippi
(achev en 1936 par Roosevelt), et les politiciens, chefs de police et maires
de Louisiane taient tous sans exception d'une comptence superbe. Je dirais
mme plus, il n'y avait jamais de cyclones. DĠailleurs, Bush est raciste, il a laiss faire
parce quĠils ne se soucie pas des noirs[vi].
Il a privatis lĠtat, donc il doit faire appel la charit publique pour
grer la crise. Et jĠajoute, la guerre en Irak a dtourn des ressources
vitales pour ses concitoyens. LĠAmrique, raciste, a fait naufrage. La preuve
du racisme : le seul alligator sauv de lĠAquarium de la
Nouvelle-Orlans tait un albinos[vii],
les autres, les reptiles noirs, on les a laiss crever ! Un incapable
commande une nation dĠimbciles. Les troupes fdrales fascistes occupent la
Nouvelle-Orlans aprs lĠIrak[viii].
Avant Bush, c'tait le bon vieux temps. Ah, madame Pichegru, nous vivons dans
un drle de monde! È En fait, jĠaurais pu mĠen
dispenser ; un ami mĠa envoy un petit florilge du numro spcial de Marianne (tirage : autour des 200.000
exemplaires) consacr Katrina, et Marianne bat Alexandre Leupin plates coutures, comme le
prouve ce collage dĠextraits littraux : Ç La
chute du pompier pyromaneÉ pleins feux sur un fiasco plantaireÉle naufrage
dĠun modleÉ dfi au Proche-orient, assomm par une catastrophe humanitaire
sur son propre territoire, lch par son opinion publique, le gant amricain
plie sous le poids de ses checs et peine faire respecter un ordre quĠil a
voulu imposer au mondeÉ images apocalyptiquesÉ les palais de marbre et les
bidonvilles, les enfants vivant dans des dcharges publiquesÉla sauvagerie
des bandes tribales, la frocit du chacun pour soiÉ les forces de lĠordre
qui escortent les blancs et tirent sur les noirsÉ un invraisemblable talage
de misre de salet, de sauvagerie et de dsolationÉcatastrophes en chaneÉ
tout un pan de la socit tomb entre les mains de sectes intgristes qui
contrlent la presse, la radio la tlvision et le pouvoir financierÉ la
dgringolade irrsistible de Bush, la chute finaleÉ lĠavis de dcs du modle
bushisteÉ les Franais avec leur lgendaire bon sens avaient construit
La Nouvelle-Orlans au-dessus du niveau de la mer, les Amricains toujours
intrpides tendirent la cit dans les profondeurs dĠune cuvette quĠils
durent protger des flots en difiant mille digues plus ou moins tanches[ix]É dans les temps modernes part Hiroshima,
on avait jamais vu aÉ cette ville a t perdue parce que le pays est gouvern
par des crtinsÉ tous les rapports depuis quarante ans indiquaient que les
barrages ne rsisteraient pas un ouragan de force 4É le modle noconservateur englouti
sous les flotsÉil aura fallu lĠapocalypse pour que lĠAmrique prenne
conscience des dgts colossaux du bushisme : carences de lĠEtat, dlitement
de la sphre publique, incomptence des responsables, le tout sur fond de
racisme anti-Noirs, des favelas nord-amricaines qui voquent les Ç
hoovervilles È o sĠentassaient les chmeurs pendant la Grande Dpression
dans les annes 30É les 700 clients et employs de lĠhtel Hyatt Regency
promptement vacus sous la protection de la garde nationale, lĠternelle
histoire des passagers de 1re classe embarqus prioritairement sur les
chaloupes de sauvetageÉ la mme impuissance hbte que son pre en 1991 lors
des meutes de Los Angeles, l aussi la garde nationale avait abandonn les
quartiers pauvres la fureur des pillards concentrant ses forces sur les
faubourgs riches .. È Avec
Paris-Match (tirage : environ 750.000 exemplaires), cĠest de nouveau
Leupin 0 – presse populaire franaise 1 (sur penalty). Tout est vu
travers des lunettes doctrinales quĠaucun fait, par exemple la NCESSIT de
la loi et de lĠordre pour pouvoir mener une opration de sauvetage, ne
peut dmentir ; lĠentire responsabilit retombe sur une entit
mythique, Ç lĠAmrique de Bush È[x] ;
encore une fois, les autorits locales, la nature, les considrations
historiques et sociales nĠont aucune place. JĠai essay de dmontrer que les
causalits nĠtaient pas telles, et bien plus complexes ; et aussi et
surtout, AUCUNE notation positive (si telle avait t la ralit, tous
les inonds auraient pri). Que les Ç reporters È aient t sur le
terrain ne change rien lĠaffaire ; la douane amricaine ne leur a pas
confisqu leurs lorgnettes idologiques :
NĦ 2937
- DU 8 SEPTEMBRE AU 14 SEPTEMBRE 2005 Une
petite cole de Louisiane, par
Alain GENESTAR, agenestar@hfp.fr Ç Éde
toutes ces images dnonant la responsabilit des autorits fdrales
coupables de nĠavoir rien fait, malgr les rapports alarmants des experts,
pour consolider les digues quand il tait encore temps ÉCes images, dont je
veux vous parler, vous parlant souvent ici de lĠAmrique que jĠaime, sont
celles dĠun naufrageÉ Soudain, un bruit de tonnerre. La panique de nouveau.
Un hlicoptre de lĠarme amricaine se pose au milieu de la cour de
rcration. Le vacarme est assourdissant. La camra montre les visages
effrays, les femmes serrant leurs enfants dans les bras. Des soldats
jaillissent de lĠhlicoptre, fusil dĠassaut lĠpaule. Prennent position.
Comme en Irak. Ils se ruent dans la classe, pointent leurs armes sur les
pauvres. Ils crient des ordres. Les rfugis crient leur peur. Puis leur
colre. Ç Pourquoi ces armes ?Pourquoi vous nous visez ? Nous voulons de
lĠaide, manger. È Rponse du soldat qui commande : Ç Ici, il y a des gens
qui ne nous aiment pas. Nous sommes l pour la scurit. Nous nĠavons pas de
vivres. È Les soldats repartent dans lĠhlicoptre, laissant quelques
bouteilles dĠeau minrale aux Noirs qui retournent dans lĠcole. Fin de la
scne. Une scne dĠune inhumanit totale. É
Elles montrent ce que lĠAmrique est en train de devenir : une grande nation,
beaucoup plus riche que les autres, mais qui, la diffrence des autres, a
peur dĠune partie dĠelle-mme, de ses plus pauvres. Et parmi ces plus
pauvres, les Noirs. Les Noirs ont conquis leur libert, puis les mmes droits
que les autres Amricains, mais ils sont suspects dĠtre toujours coupables
de dsordres, dĠagressions, de meurtres, de pillages et traits en parias, en
ennemis quĠil faut combattre les armes la main. Mme sĠils souffrent, sĠils
meurent, comme ces jours dĠpouvante en Louisiane, la premire rponse nĠest
pas humanitaire. Mais militaire. ÉLĠAmrique
de Bush reproduit, par rflexe, sur son propre sol, ce quĠelle entend faire
partout dans le monde, en Irak, ailleurs : scuriser de force un territoire
sans respect pour les peuples. Y compris le sien, quand il est de couleur.
Elle ne sait pas aimer, aider les plus pauvres, leur tendre la main. Elle
parle sans cesse de la Bible et du Bien mais Ç vanglise È avec ses soldats
qui patrouillent pour rassurer les Ç bons citoyens È, contre les autres.
Jesse Jackson, le leader noir, a eu, sur place, cette phrase terrifiante qui
exprime toutes les hontes : Ç Cela ressemble au fond de cale dĠun bateau
dĠesclaves. È Navement,
nous pourrions exiger de Paris-Match une certaine cohrence ; mais l
encore, le lecteur cartsien fera chou blanc. Ë la lecture de lĠarticle cit
ci-dessus, tout serait la faute de Ç lĠAmrique de Bush È ;
que penser alors de cet entrefilet qui dment sans retour le cadre
idologique que le magazine a choisi pour prsenter et dformer
lĠvnement ? Ç Chronique
d'un dsastre annonc (Rgis Le Sommier)
Le 1er
septembre, le prsident Bush affirmait que "personne ne pouvait prvoir
que les digues seraient enfonces". Greg Breerword, ingnieur des digues
pour le district de La Nouvelle-Orlans, estime qu'il a raison. "Nous
savions que si c'tait un ouragan de catgorie 5, les digues seraient
submerges. Mais il ne nous taient jamais venu l'esprit qu'elles seraient
enfonces." En 2000, Joe Allbaugh, le premier directeur du Fema de
l'administration Bush avait command une simulation informatique des
consquences d'un cyclone de catgorie 5 sur la Nouvelle-Orlans. Les
conclusions des ingnieurs de l'universit de Louisiane qui ont ralis cette
tude sont difiantes. "Un autre scnario, crit l'un d'eux, serait que
certaines parties des digues cdent. Nous ne pensons pas que cela est
possible. mais l'rosion est une ralit et si une brche venait se
produire, elle ne pourrait que s'accentuer. L'eau envahira la ville et
s'arrtera quand elle atteindra les zones plus leves [que le niveau du
lac]." La tragdie tait donc crite l'avance. È (Extrait) On me
dira que je demande des journalistes dĠtre des puits de science et de
rflexion. Que non pas, je crois comprendre la vitesse laquelle lĠactualit
les contraint ; mais, par lmentaire prudence, ils pourraient, quand mme, assurer
un minimum de connaissances des faits, sans se mettre en pilote automatique
ds quĠil sĠagit de lĠ Amrique, pays auquel ils nĠentendent strictement
rien. Il est vrai que, contrairement une vision monolithique fort rpandue,
les Etats-Unis sont un pays dĠune extrme complexit. Mais ne pourrait-on pas
exiger que les journalistes remplissent des minima dontologiques et
sĠabstiennent dĠcrire de ce quĠils ne comprennent pas, mme dans le cas des
prestigieux correspondants de New York, Los Angeles, Chicago ?
Passons
Emmanuel Todd dans le Figaro du 12 septembre 2005 :
Ç Spectre d'une crise la sovitiqueÉextorsion de
fonds l'chelle plantaireÉcasse du sicleÉ Éeffondrement" ...Aprs
l'empire dveloppait des thses somme toute modres[xi]
que je suis aujourd'hui tent de radicaliserÉLa bande de chmeurs noirs qui
pille un supermarch et le groupe d'oligarques qui tente d'organiser le
"casse" du sicle sur la rserve d'hydrocarbures de l'Irak ont un
principe d'action en commun : la prdation[xii]Éla
mise sac des supermarchs n'a fait que rpter au niveau le plus bas de la
socit le schme de la prdation qui est aujourd'hui au coeur du systme
social amricainÉlance dans une politique du scorpion, systme malade qui
finit par s'injecter son propre veninÉ È Tout cela est fort bien dit, mais nĠa
quĠun rapport extrmement tnu avec la vrit et la ralit. Et, vu du dehors
du bocal germanopratin, les symptmes dĠune Schadenfreude, dĠun ressentiment,
dĠune jalousie peu ragotants, qui se prennent pour le summum de lĠesprit
Ç critique È, sont parfaitement vidents. Guy Sitbon de Marianne
nĠest quĠun journaleux
en soif de public ; Emmanuel Todd, par contre, est un universitaire, il
nĠen est que moins excusable:
Ç E. Todd : L'hypothse du dclin
dveloppe dans Aprs l'empire voque
la possibilit d'un simple retour des Etats-Unis la normale, certes assorti
d'une diminution du niveau de vie de 15 20% mais garantissant la
population le maintien d'un niveau de consommation et de puissance ÇstandardÈ
dans le monde dvelopp. Je ne faisais qu'attaquer le mythe de
l'hyperpuissance. L'incapacit des Etats-Unis ragir face la concurrence
industrielle, le lourd dficit sur les biens de technologie avance, la
remonte du taux de mortalit infantile, l'usure et l'incapacit pratique de
l'appareil militaire, l'incurie persistante des lites m'invitent
envisager, moyen terme, la possibilit d'une vraie crise la sovitique
aux Etats-Unis. È Ë travers les erreurs
factuelles, les analogies sans fondement avec la dfunte union sovitique, le
patelinage hypocrite (Ç Aujourd'hui, je crains d'avoir t un peu
optimiste È), le fantasme de lĠhyperpuissance, le dsir du bonhomme
transparat: lĠAmrique doit se rabaisser ou tre rabaisse, absolument. Pour
arriver au niveau de vie de la France, cependant, il faudrait que son PNB se
ratatine de 40% ; Todd manque dĠambition dans ses objectifs, et
surtout pour la France : pourquoi souhaiter le rabaissement des autres, et non lĠlvation
de soi ? Je parie, sans courir beaucoup de risque, que la ngativit de cette
Cassandre de supermarch sera dmentie EN TOUT. Enfin, comme disait Achille Talon Ç il y a
ceux qui font lĠhistoire et les autres qui ont besoin de lunette pour la
lire È[xiii].
Paris-Match, Marianne, Emmanuel Todd, cĠest du Cline, mais pas celui DĠun
chteau lĠautre, celui
de LĠcole des cadavres et Bagatelles pour un massacreÉ. Ces
derniers font partie de la deuxime catgorie, celle des anti-amricains par
rflexe conditionn ; leur cas est incurable : aucun fait, aucun
raisonnement ne pourra les dbouter de leur malveillance lĠgard dĠun
peuple, quĠils vouent in toto et de toute ternit aux gmonies. Leurs commentaires (publis droite comme gauche) vont plus
loin que la haine de Bush ; ils montrent que celle-ci, chez certains,
nĠest que le cache-sexe dĠun ouragan dĠantiamricanisme ; la
Ç haine de Bush È a la mme fonction que les distinctions souvent
spcieuses entre Ç antismitisme È et
Ç anti-sionisme È : il sĠagit de faire endosser un peuple tout entier la
responsabilit du malheur ; ce nĠest pas Bush (source unique de
tous les maux du globe) seulement qui est en cause, pas plus que
lĠ Ç Amrique de Bush È, cĠest toute une nation, sans
distinction, qui est
rejete, sur laquelle Ç penseurs È et Ç journalistes È,
charognards du dsastre, pilleurs du malheur, ne trouvent absolument rien de
positif dire[xiv]. Tout
comme lĠantismitisme fait lĠunit de socits faillies au Moyen Orient, lĠantiamricanisme, bouc missaire de
tous les maux du monde, fait
souvent en France lĠunion nationale, agrgeant formations politiques, groupes
ethniques et religieux, classes sociales, lites et masses, intellectuels et
ouvriers, dirigeants et citoyens dans un unanimisme bat et acritique[xv]. Ë
chaque fois que jĠassocie antismitisme et antiamricanisme, les belles-mes
effarouches poussent des cris dĠorfraie. Mais, sur la longue dure, cet
apparentement idologique est des plus communs, comme le montre Philippe
Roger (op.cit.). Il rapparat aujourdĠhui dans lĠappellation
dĠ Ç entit amricano-sioniste È, qui combine avec lgance
les deux faces dĠune mme haine. Et enfin, le troisime groupe,
malheureusement bien marginal, et dĠautant plus courageux pour cette raison
mme: contre la pense unique, les Guy Millire, Jean-Franois Revel, Yvan
Rioufol, Alexandre Adler, Nicolas Baverez, Guy Sorman, les diteurs des
Ç Matins de France-Culture È font entendre la voix des nombreux
citoyens et des intellectuels qui se sont tus, lasss par le dferlement
continu de la haine[xvi]. Bien sr, en Amrique, nous
avons aussi, dans les plus grands mdias, notre quotient de partisans ultras : Nous avons aussi notre
presse popu, avec ses hebdomadaires tout fait comparables Marianne dans leur soif de mythes,
dplace sur dĠautres sujets ; ils pluchent Nostradamus pour
prouver que Saddam est un homosexuel masochiste qui a galipett avec Ben
Laden, et pour prdire le prochain krach boursier ou la prochaine catastrophe
(curieusement, aucun nĠavait annonc Katrina). Personne nĠy croit, mais ils
sont divertissants. Nous avons bien entendu nos anti-Bush (mais pas
anti-amricain), et aussi nos gurillros pour qui la dtestation du
prsident est le cache sexe dĠune haine de lĠAmrique ; et nous avons
aussi nos politiciens partisans qui comprennent la ncessit de lĠunion
nationale en cas de catastrophe[xvii]. Mais surtout, nous
disposons de mdias contradictoires, qui couvrent lĠensemble des opinions
politiques ; Bush, les rpublicains, les dmocrates sont critiqus tous
les jours ; le citoyen peut se faire une opinion; rien de comparable
ici, la pense unique qui semble tre, sur lĠAmrique, lĠapanage de la
presse franaise et peut-tre europenne. Au fait, la couverture de la presse
amricaine sĠest rvle en majorit presque aussi anti-Bush que les mdias
franais. Tout aussi graves a t la reprise de rumeurs non confirmes sur
les viols, les meurtres et la pdophilie qui taient supposs rgner dans
lĠobscurit du Superdome et du Convention Center. Les rumeurs naissaient dans
les bureaux du maire Nagin ou du chef de la police Eddie Compass , qui a depuis
lors dmissionn de la direction dĠune unit dont 249 officiers sont sous
enqute pour avoir dsert devant lĠouragan, et o certains ont
Ç emprunt È 200 Cadillacs et des voitures classiques un
concessionnaire aprs avoir dcoup la torche le coffre-fort contenant les
cls. Le maire et le chef de la police rpondaient gnreusement ces bruits pour acclrer lĠentre en jeu
des forces fdrales. Le rsultat en a t un ralentissement, les secouristes
devant oprer sous la protection des forces armes. Ce sont les mdias qui se
sont livrs une meute de dsinformation et une orgie de rumeurs, pas la
population ; tout cela, bien entendu, a t repris tel quel par la
presse franaise. Ainsi, Libration envoie la Nouvelle-Orlans son
correspondant, Pascal Rich, qui rpte les faux bruits sans sourciller. Ils
conviennent trop bien ses Ïillres idologiques pour quĠil nĠait pas le
rflexe, indispensable la dontologie journalistique, de les vrifier, ou
dans lĠimpossibilit de le faire, de sĠabstenir de colporter des ragots. Il
persistera et signera aprs coup : http://usa.blogs.liberation.fr/2005/09/quels_viols_que_1.html Ë quoi sert dĠavoir des
correspondants sur le terrain, sĠils peuvent crire la mme dsinformation,
au mot prs, en restant tranquillement Trifouillis-ls-Oies ? Ë quoi
sert dĠtre Ç grand correspondant È sur le terrain, si lĠon
sĠobstine, par malveillance pour le pays qui vous accueille, ne pas suivre
les rgles lmentaires de lĠinformation et du savoir, et plaquer ses schmas idologiques
sur une ralit qui leur chappe en quasi-totalit ? Quoi quĠil en soit, les
presses nationales et locales, amricaines et franaises, ont repris les rumeurs
sans avoir une seule fois lĠide de les confirmer indpendamment. En rsum, la couverture
mdiatique de Katrina, ici ou ailleurs, sĠavre une faillite quasi
gnrale : erreurs de fait, mconnaissance de lĠhistoire, de
lĠingnierie, des questions constitutionnelles, du terrain local ;
promotion, non de lĠinformation, mais de lĠidologie, sensationnalisme, tout
est ramen des questions de basse politique o, de faon systmatique, un
agenda anti-Bush prend le pas sur toute autre considration. Si tel est le
chteau des brouillards, comment accorder confiance aux mdias sur les
problmes urgents de notre temps : en vrac, lĠAmrique, Bush, le
rpublicanisme, lĠIrak[xviii],
lĠislamisme, le rchauffement climatique, lĠconomie, lĠONU et le scandale
Ç Ptrole contre nourriture È etc. ? Les mdias nous
fabriquent un monde indchiffrable, dĠo toute rationalit critique est
absente. Et nous ne cessons dĠtre abasourdis par des consquences dont les
causes ont t rendues inintelligibles. La Ç rue (ou le tlphone)
arabe È, cĠest nous ! Mais revenons la presse
franaise ; couvrant les Etats-Unis, ce quĠelle rvle, cĠest un
syndrome : celui qui
prvient la France et les Franais dĠaccepter et de se rsoudre avoir
perdu, dfinitivement semble-t-il, son statut de grande puissance. Les
criailleries dĠun Villepin lĠONU avant la guerre dĠIrak nĠy changent
rien ; au contraire, elles aggravent le mal, puisque quĠelles
garantissent que lĠAmrique nĠcoutera pas son alli. Par un tour de
passe-passe extraordinaire (et dont jĠadmire le culot), le gnral de Gaulle
avait russi imposer la prsence de la France officieuse (Libre) la table
des ngociations de la victoire, aux cts des Etats-Unis, de lĠURSS et de la
Grande-Bretagne, alors que la France officielle (celle de Vichy) tait de
lĠautre ct de la table, dans le camp des totalitaires dfaits. Ces temps
sont maintenant rvolus, seuls restent lĠaigreur, la dception, la
malveillance et le ressentiment contre une Amrique qui, pour sa part, peine assumer son rle de
locomotive de la dmocratie et de la prosprit en face dĠune Europe bien
dfaillante. Tout cela explique, mais nĠexcuse pas, les flots de
dsinformation malveillante que doivent subir les Franais. On pourrait arguer de
lĠanti-gallicisme des Amricains ; certes, il y a des sites web
anti-franais, et parfois les mdias se font lĠcho de ce sentiment. Mais
tout est question de proportions. Nation dĠimportance secondaire, la France
ne se taille nullement dans lĠimaginaire amricain la place capitale que les
USA occupent dans le discours public franais et les fantasmes des citoyens.
Un ministre amricain qui invoquerait les mfaits du modle franais
soulverait des haussements dĠpaule ; on sait la fonction de repoussoir
que remplit par contre le Ç modle anglo-saxon È dans le discours
politique franais[xix]. Sur le plan conomique, il
faut aussi remettre les pendules lĠheure. Partout dans les mdias, le mythe
court que Bush, cause des rductions dĠimpt quĠil a dcides, aurait mis
la nation genoux ; en y ajoutant les dpenses de la guerre en Irak,
les tats-Unis seraient dans lĠincapacit de subvenir aux besoins des
oprations de secours. Or, et je sais que le fait va contre le bon sens et
lĠintuition des conomistes du Caf du Commerce, LES RDUCTIONS DĠIMPïT
AUGMENTENT LES RECETTES FISCALES, parce que lĠconomie se dveloppant plus
rapidement, produit plus de richesse : lĠassiette de la taxation
sĠagrandit. Ainsi, les rductions dĠimpts de Reagan ont non seulement remis
lĠconomie amricaine sur la voie de la croissance aprs les annes septante
de la stagflation nixonienne[xx]
et du Ç malaise È cartrien, elles ont AUGMENT[xxi]
les recettes fiscales entre 1980 et 1988. Il est plus que probable que les
diminutions dĠimpt promulgues par Bush ont vit une rcession mondiale en
stimulant la croissance globale, aprs la catastrophe du 11 septembre 2001,
qui a produit une coupe de 80 10 milliards du produit national brut
amricain. Tout comme dans le cas de Reagan, les diminutions dĠimpts ont
encore une fois gonfl les recettes fiscales de 66 milliards de dollars en
quatre ans. Par contre les dpenses ont augment de 30% (562 milliards de
dollars pendant la mme priode). On dira que cĠest cause de lĠIrak. Mais
ce nĠest vrai quĠen partie ; la cause du dficit est avant tout
lĠapptit incontrl des politiciens pour des subsides sans aucune valeur
conomique, mais qui assurent leur rlection au Congrs par des lecteurs
repus et satisfaits. Dans ce contexte, la subvention de 250 milliards de
dollars (50.000 dollars par habitant) rclame au gouvernement par les
Snateurs Landrieu et Vitter, mme si elle offense la raison, est dans la
logique de ce systme de patronage. On me rtorquera une fois de
plus les ingalits, on me jettera la tte Ç seuls les riches
profitent de lĠabaissement des impts È ; l encore, on est dans le
mythe : en 2004, 40% de la population NE PAYE AUCUN IMPïT FDRAL. Le
cinquime (20%) au sommet de lĠchelle des revenus paie 80% DE TOUS LES
IMPïTS. Par ailleurs, je prfre un modle conomique qui offre des chances
de se tirer de sa condition, et qui permet de subvenir aux dpenses
sociales de lĠtat, un modle conomique stagnant qui emprisonne les citoyens dans leur mdiocrit.
Les rductions dĠimpts bushiennes nĠont donc pas affaibli lĠAmrique, elles
ont amlior sa performance conomique et donc sa capacit affronter un
dsastre national. Et, puis, il faut garder
lĠesprit les dimensions relatives des pays. En 2004, le produit national brut
des Etats-Unis tait de 12 trillions de dollars environ (12 mille milliards
de dollars, 40.000$ par habitants). Pour la France, toujours en 2004, on
obtient 1,7 trillion, 28.000$ par habitant[xxii].
Katrina a ruin au moins 160.000 maisons en Louisiane seule, affect plus de
mille systmes de distribution dĠeau sur 280.000 km2. Mais supposons que
Katrina ait caus pour 125 milliards de dgts, ce ne serait encore quĠun peu
plus de 1.25% du PNB, 413$ par habitant. Posons par hypothse que lĠaddition
fdrale atteigne 200 milliards. Pour la couvrir, il suffit, soit que lĠon
augmentent de 1.75% la ponction fiscale sur lĠconomie, soit que lĠconomie,
en croissant, dgage 1.75% de recettes imposables supplmentaires. a nĠest
pas la fin du monde dans une conomie qui, rcemment, croissait en moyenne de 3% par an,
c'est--dire de 360 milliards de dollars. Ceci dit, de par le monde,
les bureaucraties sont sÏurs : entre lĠEurope et lĠAmrique, seule
lĠchelle du gaspillage et de la corruption diffre. En rsum, en vertu de la
dsinformation, des prjugs qui courent dans les mdias, lĠAmrique, ses
complexits, sa diversit sont rduits des clichs : elle en devient
pour le citoyen alpha un rbus indchiffrable. Le problme est quĠil croit en
dtenir la cl magique. 6)
Ç We are down, but not out È Quand une catastrophe de la dimension de
Katrina arrive, je ne peux mĠempcher de revenir mon tre natif, ma forme
premire, celui dĠun vieil europen dsabus, cynique, sceptique et
pessimiste. JĠai tendance oublier lĠoptimisme foncier, la gnrosit, la
solidarit et la bont du peuple amricain et de lĠhumanit en gnral ;
les exceptions sĠimposent chez moi aux dpens de la rgle. Quelques exemples,
outre ceux dont jĠai t le tmoin personnel, et o jamais les divisions de
race, de classe, de nationalit, de religion ne sont entres en jeu : en
UNE semaine, les organisations caritatives ont reu CINQ CENT MILLIONS de
dollars des particuliers, les corporations ont donn 350 millions et
continueront donner, le Kowet a donn 500 millions, le gouvernement
dpense sans broncher UN MILLIARD par jour pour lĠensemble de lĠopration
(signe dĠune solidarit nationale, puisque les contribuables, cĠest dire nous
tous, ne sĠlvent pas contre cette facture que nous finirons par acquitter),
le Texas accueille 35.000 rfugis bras ouverts, Bali, le Sri Lanka, pays
parmi les plus pauvres du monde, font des donations, le Canada, la France
fournissent une aide substantielle, un rescap des camps de concentration
arrive lĠambassade amricaine en Isral avec 1000 euros dans une enveloppe
par reconnaissance pour avoir t sauv de lĠextermination par lĠarme
amricaine en 1945, les soldats irakiens de la base de Taji ont runis un
million de dinars, le colonel Abbas Fadhil a dclar : Ç Nous sommes
tous frres. Quand lĠun de nous endure une tragdie, nous partageons sa
douleur È É la liste des gestes admirables nĠen finit pas. Voici ce que jĠavais not dans mon journal de
bord au 6 septembre : Ç AujourdĠhui 6 septembre, reprise des cours
interrompus par Katrina.
Je mĠassure que tous mes tudiants et leurs familles sont en
scurit.
Je mĠtais promis de ne pas parler de lĠouragan, mais
pour finir jĠen parle, et mon pessimisme de vieil europen ne
peut sĠempcher de refaire surface.
JĠai videmment forc la note. Ë
la fin du cours, un tudiant un
peu intimid vient me reprendre et me dit en substance : Ç
NĠeffrayez pas,
ne dsesprez pas les tudiants ! Ds mardi,
le lendemain du passage de lĠouragan,
jĠai t volontaire pour une organisation de sant, les gens arrivaient on
leur donnait les premiers soins, tout marchait merveille ! Nous devons tre optimistes È
JĠai vu aussi, personnellement,
partout, des
exemples extraordinaires de dvouement partout ; sans
jamais penser sĠpargner personnellement,
sans mesquinerie, sans chipoter sur rien,
des millions dĠinconnus
ont fait un don total de leur personne, de leurs ressources, de
leur intelligence, de
leurs
aptitudes, de leurs logements avec
une gnrosit et un dvouement sans
limites dĠautres inconnus,
quelle que soient leur race et leur identit,
jusquĠ
mon assistante dĠorigine franaise
qui a fait du volontariat que personne ne
lui avait demand, et mon ancienne assistante qui a organis
discrtement une collecte en France pour les victimes ; jusquĠ mon universit
qui hberge provisoirement le Consulat de France la Nouvelle-Orlans (ce
sont des vacus, comme tout le monde), pour quĠil puisse sĠoccuper des
quelque 900 ressortissants rsidant dans la ville ; jusquĠaux tudiants de ma classe ce
semestre: un tudiant camerounais nous arrive de lĠUniversit de New Orleans,
sous les eaux et ferme jusquĠen janvier. Il a perdu la maison dont il tait
le propritaire, il est spar de sa femme et vit dans un refuge Baton
Rouge. Bien que tout fait dsorient, il me dit bravement:
Ç JĠtudie la bibliothque, cĠest trop difficile dĠtudier au
refuge È. Aussitt, six tudiants se prcipitent pour lĠaider. Une des mes tudiantes a toute sa famille Gulfport, Mississippi. Sur
neuf maisons, six ont t entirement rases, les survivantes seront
inhabitables pendant des mois. Tout le monde est sain et sauf, et elle ajoute
cette remarque : Ç JĠai fait du volontariat pour les vacus, a
mĠa remont le moral È. Je mĠexcuse de rompre partiellement lĠanonymat des ces mes secourables,
mais je ne pouvais passer leur exemple sous silence : il mĠa remont le
moral au bon moment[xxiii]. Nous avons eu de la chance! JĠavais craint cinquante mille morts, il nĠy
en aura probablement pas plus de mille. Et encore : dj les dcideurs et hommes dĠaffaires de la
Nouvelle-Orlans font des plans pour la reconstruction[xxiv],
pour une parade pour le Mardi Gras en 2006 ; dj des centaines de
milliers dĠvacus se dcident reprendre leur destine en main. Je vous garantis que le Mardi Gras de 2006 sera exceptionnel, et je vous
invite tous y participer ! En un jour, Baton Rouge a vu sa population doubler, de 350.000 700.000
habitants, et est soudainement la plus grande ville de Louisiane. Les
hpitaux sont dbords. En ville, le vrombissement des hlicoptres et les
sirnes des ambulances sont devenus le bruit de fond. LĠinfrastructure
routire avait dj vingt ans de retardÉil est maintenant pratiquement
impossible de se dplacer. Enfin, cela nĠest rien. Katrina a rvl le meilleur et le pire,
la gnrosit et la haine, la btise et lĠhrosme. Le 15 septembre, un
sondage rvle que 61% de la population pense que lĠAmrique sortira plus
forte de la catastrophe. Rien ne peut abattre cette nation, sinon une
implosion quĠelle aurait cause par ses divisions internes. Les terroristes
sont sans doute ceux qui ont suivi le dsastre avec le plus
dĠattention : ils auraient tort dĠen conclure quĠils pourraient,
avec quatre
Ç Katrinas È, en finir avec le grand Satan, tout comme ils ont eu
tort de croire que le 11 septembre rvlerait les fondations en carton pte
dĠun tigre en papier. Katrina a renouvel ma confiance dans le
peuple amricain. Il rebtira ce qui a t dtruit et fera ce quĠil faut
faire, comme, la plupart du temps dans son histoire, il lĠa prouv. Il ne faut jamais dsesprer de
lĠAmrique ; la Couronne anglaise, les nazis, les sovitiques, les
totalitaristes de tout poil, tous ceux qui, au cours de lĠhistoire, ont
espr quĠelle sĠcroulerait se sont trouv dmentis. Il ne faut
jamais douter de la solidarit humaine.
Deux tmoignages 1. Sous toutes rserves quand son
authenticit, voici la traduction dĠune lettre dĠun tmoin oculaire, poste
sur les Forums du Monde au sujet de Katrina : J.L. a reu une lettre d'un de ses amis
de la N.O. qu'il a reu de son frre ; elle en a assur la traduction:
2.
Le rcit dĠun tmoin, post sur le blog de Libration, Ç LĠheure amricaine È Trois
jours de cauchemar
Stphane
Ciblat, un Franais de 33 ans, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique
Montral, passait le week-end la Nouvelle Orlans avec un ami Canadien,
Yannick Rose, 30 ans. Aprs avoir quitt leur htel, le Park Plaza, avec de
lĠeau jusquĠ la poitrine, ils ont err sur lĠautoroute I-10, avant dĠaller
se rfugier dans le Superdome, le fameux stade de football couvert. "Quand
on est arrivs dans le Superdome, on sĠest install sur la pelouse
artificielle o il y avait encore des gardes nationaux. Le lendemain
matin, il y avait plein de nouveaux arrivants, presque tous noirs et pauvres,
et les militaires taient tous partis. Par peur, je pense. Ils restaient aux
sorties. Ils ont distribu des rations et de lĠeau, il fallait faire la queue
trois heures, mais a allait. Des bandes de jeunes, des gangs, passaient. Ils
stockaient de lĠeau et de la nourriture, pour les revendre. JĠai vu une arme,
bien quĠon ait tous t fouills lĠentre. Mercredi
soir, a allait encore, des jeunes jouaient au football amricain sur la
pelouse, slalomant entre les gens. Mais entre 1 et 2 heures du matin, on a
entendu un coup de feu. Alors aprs, le moindre bruit dclenchait des mouvements
de panique, les gens courraient, laissant leurs enfants derrire, cĠtait
nĠimporte quoi. Il y avait des bagarres, les familles russissaient
calmer ceux qui se battaient. Le
jeudi, un petit djeuner a t distribu, devant lĠentre des camions de
nettoyage de la pelouse. Puis de lĠeau a t apporte avec des
voiturettes de golf, et les gens se jetaient dessus. Il y a eu de la fume
-une poubelle en feu, parat-il- et tout le monde a d aller sur la promenade
du Superdome, en plein soleil, pour respirer. Les
toilettes, lĠintrieur, cĠtait une abomination. De la merde partout, des
rigoles dĠurine. Des gens dfquaient dans les couloirs, pissaient dans des
bouteilles. Jeudi,
le terrain o l'on tait a commenc sĠinonder. Il y a eu une premire
rumeur dĠvacuation. Mais derrire leurs barrires, les militaires rptaient
ÒJe ne sais rienÓ. Aprs la rumeur a couru quĠun nouvel ouragan arrivait,
samedi. Mme commentaire des militaires: ÒJe ne sais rienÓ. On
sĠest mis dans la queue, qui allait vers le centre commercial voisin par une
passerelle. Ils ont spar les hommes et les femmes, jĠignore pourquoi (j'ai
pens que c'tait pour tre fouills, mais on ne l'a pas t). Un type
qui tait avec nous a t spar de sa femme, alors quĠil avait dj perdu sa
maison et son boulot. La
queue, cĠtait le mtro de Paris lĠheure de pointe. On tait tasss, on ne
voyait pas nos pieds. On marchait sur des ordures, des couches, on explosait
parfois, en avanant, des bouteilles pleines, peut-tre dĠurine. Il y avait
aussi des bouteilles dĠalcool. Cela a dur de jeudi midi vendredi matin, un
enfer total. Des
gens sĠvanouissaient toutes les deux ou trois minutes. On entendait crier
"somebody down" , ÒquelquĠun terre!Ó. On vacuait ces gens vers
les barrires. Une femme a perdu ses eaux. A deux reprises, il y a eu des
coups de feu et on sĠest tous baisss. On nĠavait rien manger, seulement de
lĠeau. Les militaires sĠen foutaient. Parfois ils rigolaient entre eux. A un
moment, un type prs de la barrire a eu une crise dĠpilepsie. Il bavait, et
tout. On a dit aux militaires : ÒSortez-le bon sang!Ó. Mais un
militaire a dit: Òa va sĠarrter et a iraÓ. A un
moment, pour sĠamuser, les militaires ont envoy vers la foule les bouteilles
dĠeau le plus fort possible, comme au baseball. Une femme sĠest pris une
bouteille en pleine tte. La Navy est arriv et cĠtait pire encore, les
soldats nĠarrtaient pas de nous gueuler dessus. Depuis
le car qui nous a emmen vendredi matin vers Dallas, on a vu par les fentres
un champ de coton. Les Noirs ont rigol: ÒRien n'a changÓ ont-ils dit. Moi je
savais que jĠallais retrouver mon appartĠ, mon confort. Mais pour eux, le
cauchemar ne faisait que commencer". Photos Stphane Ciblat
________________________________________________________
Toute ma
reconnaissance va Jean-Claude Durbant, pour son travail de documentation,
Jacques Brasseul qui a relu les tapes du texte, Bernard Cerquiglini, Jacques
Henric, et Anne Ulentin pour son travail ditorial. |
Cliquez sur les images pour les agrandir
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[i] Notamment Joe Liebermann, snateur
dmocrate du Connecticut, que jĠaurais bien vu en prsident. Il fait 3% aux
primaires en 2004 et se retire de la course la prsidence. Hillary Clinton,
quant elle, vote tous les budgets de la dfense et du Homeland Security, et
se repositionne au centre, au grand dam de lĠextrme gauche.
[ii] On aura garde de ne pas confondre
le multiculturalisme, qui accorde un poids moral quivalent toutes les
revendications de toutes les cultures, avec le pluralisme, qui reconnat les
diffrences lĠintrieur dĠun cadre lgal qui les transcende.
[iii] Comme jĠen ai t accus sur le
blog de Libration, Ç Ë lĠheure
amricaine È : Ç Al, nĠest pas un commentateur comme les autres.
Mfiance. Il ne donne pas une opinion. Il ne ragit pas chaud. Non, cĠest un
professionnel. Il sĠappelle Al ici, Voxtruc l, ailleurs il endossera une autre
identit. Notez la longueur de ses textes, la richesse de ses argumentaires
dcoups en petit 1, petit 2, etc., la plthore de liens. Il grne
inlassablement la doxa bushienne. CĠest un troll, mais un pro, qui marge sur
le budget de la CIA ou dĠon ne sait quel agence occulte ou think tank ultra
! È. Bizarre hommage aux efforts que je fais pour crire clairement. (Rdig par: Hugo, le 7 sept. 05)
[iv] Ë titre de vrification, jĠengage mes lecteurs trouver une note
positive sur lĠAmrique contemporaine dans deux blogs suivis en France, celui
de Libration, http://usa.blogs.liberation.fr/
et celui du Monde http://clesnes.blog.lemonde.fr/etatsunis/.
Tout rcemment le ton a chang. Quelle que soit la cause de ce revirement, nos
flicitations! On peut tendre lĠopration ces quotidiens, mais enfin
personne nĠa le temps.
[vi] Accusation lance pendant un Tlthon par un rappeur noir, avec ct
de lui, effar, Mike Myers : http://apnews.myway.com/article/20050903/D8CCNBNO0.html . Kanye West, le rappeur, sĠest fait copieusement siffler par le public deux
jours aprs : http://www.boston.com/sports/football/patriots/articles/2005/09/09/nfl_kickoff_show_falls_short_at_gillette/
[viii] Authentique, de la part dĠune amricaine,
Cindy Sheehan..
[ix] Celle-l, je lĠadore! Mon ami mĠavait
recopi les extraits, je nĠarrivais pas y croire. Je nĠai t convaincu que
quand jĠai vu les photocopies quĠil avait faites. LĠargument historique est
peut-tre correcte ; mais le transformer en cocorico, sans savoir comment
les franais auraient fait face lĠexpansion du lieu stratgique est du plus
haut comique.
[x] LĠ Ç Amrique de
Bush È, cĠest 62 millions dĠlecteurs en 2004, une coalition bien plus
bigarre, selon nĠimporte quel critre, que celle qui runirait par hypothse
les votants du PS et de lĠUMP en France.
[xi] CĠest cela, ouiÉ
[xii] JĠavais lĠimpression, peut-tre
fausse, que nous payions le ptrole irakien au prix du marchÉ.
[xiii] Cependant, il ne faut pas
dsesprer de la France. Le lendemain, le Figaro publie un article qui tmoigne dĠune comprhension profonde des Etats-Unis ;
on peut dbattre des thses de lĠessayiste, marquer son accord ou son
dsaccord. Pourquoi ? parce que nous sommes enfin sur un terrain rationnel
et factuel.
Aprs Katrina, un Etat amricain plus fort, par Guy
Sorman :
Mauvaise nouvelle pour les antiamricains : les Etats-Unis n'tant pas l'Atlantide, ils ne
seront pas plus engloutis par l'ouragan Katrina qu'ils ne furent anantis par les attentats du 11
Septembre. De nouveau, il
apparatra que la socit amricaine dispose d'une grande facult d'encaisser les coups et de rebondir.
Comme San Francisco en son
temps, aprs le tremblement de terre de 1906, puis Manhattan en 2001, La Nouvelle-Orlans sera reconstruite.
Ce pronostic se
fonde sur l'histoire des Etats-Unis, mais plus encore
sur une analyse de sa socit.
Vaste nation dcentralise, la faiblesse de l'Etat central l'expose l'adversit, celle de la
nature ou des terroristes ; mais l'efficacit de la socit civile et du march, sans trop attendre que le gouvernement y
pourvoie, favorise la rcupration. On sait que Manhattan est restaur par des promoteurs privs ;
pareillement, on voit dj la
chambre de commerce, dans une logique d'efficacit conomique, planifier la reconstruction de La
Nouvelle-Orlans. On notera aussi, ce
qui est peu mentionn en dehors des Etats-Unis, que quelque 500 millions de dollars ont t collects par les
voies prives des
glises et fondations au profit des victimes. Croire que ces victimes attendent
tout de leur gouvernement, sanctions et rparations, est une projection mdiatique et
fantasmatique de nos moeurs sur les
leurs.
Est-ce dire qu'il ne s'est rien pass et que tout continue l'identique ? L'image
des Etats-Unis, dit-on, s'est dgrade ; il y a du tiers-monde dans cette puissance-l. Mais la rputation
des Etats-Unis tant dj au plus bas, sa dgradation ne changera rien ni l'intrieur ni en
dehors. Les non-Amricains qui en imagination
avaient deux fois vot contre George Bush ont perdu deux fois ; les Amricains en sont peu
influencs, la ligne de partage chez eux entre rpublicains et dmocrates n'est pas affecte par Katrina
ou al-
Qaida, et moins encore par ce que l'on pense ailleurs. Politiquement, idologiquement diviss
selon une ligne de fracture radicale, les Etats-Unis l'taient avant et le resteront.
Plus significatif en revanche que la compassion-jubilation antiamricaine sera
l'volution du rle de l'Etat central, fdral, aux Etats-Unis. L'ouragan Katrina est vcu comme un chec
des pouvoirs locaux
tout autant et plus encore qu'une dfaillance du gouvernement de Washington. Ce sont les lus locaux qui
ont aussi refus d'investir dans les services publics et les infrastructures, autant que le Congrs
des Etats-Unis dans cette socit o, de toute manire, personne ne veut payer d'impts. On envisagera
donc que Katrina,
s'ajoutant au 11 Septembre et allant dans le mme sens, renforcera la mission
scuritaire, l'intrieur aprs l'extrieur, du gouvernement central ; cette tendance tait engage
avec la cration d'un
ministre de la Scurit, elle devrait se poursuivre avec la cration d'un ministre des Infrastructures. On
pense un
prcdent, rpublicain, lorsque le gouvernement d'Eisenhower, dans les annes 50, entreprit
le maillage autoroutier des Etats-Unis. On imagine volontiers un autre gouvernement rpublicain,
celui de George
Bush, adoptant une initiative comparable.
Les Amricains, les rpublicains en particulier, renonceraient-ils leur prfrence
idologique pour un Etat minimum ? Ils y ont dj renonc : depuis 2001, ce qui est peu observ
l'extrieur, les intellectuels
noconservateurs en tte, comme Francis Fukuyama, ne cessent d'crire qu'une socit libre exige un Etat fort.
Mais un Etat de
scurit, veilleur de nuit mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre, se dfaisant
par ailleurs de ses missions sociales, culturelles, ducatives, sur le march, sur les
fondations charitables et
sur les administrations locales. L'ouragan renforce cette vision noconservatrice de l'Etat : au centre la
scurit
renforce, la socit civile et au march tout le reste.
* Essayiste.
http://www.lefigaro.fr/debats/20050913.FIG0289.html?080153
[xiv] Je me focalise sur la presse
franaise, mais, comme on lĠa vu, la presse amricaine, bien souvent, nĠest
pas non plus innocente. La BBC non
plus, dĠaprs Tony Blair, choqu par Ç la haine de lĠAmrique È dont
fait preuve sa couverture de Katrina.
[xv] Cette fonction politique de
lĠantiamricanisme nĠest pas propre la France. Elle a permis Schrder de se
faire lire en Allemagne. Il se peut que lĠantiamricanisme porte Villepin au
pouvoir en 2007. Il sera certainement un argument central contre Sarkozy.
[xvi] Autre opinion : The Hurricane of Anti-Americanism: The
Blame Game's Real Target.
[xvii] Il ne faut pas dsesprer des dmocrates:
Donna Brazile, conseillre stratgique de la campagne dĠAl Gore en 2000,
apporte son soutien sans rserves George Bush dans un lettre ouverte, trois
jours aprs lĠallocution tlvise du prsident, prononce Jackson Square,
devant la cathdrale Saint-Franois.
http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2005/09/16/AR2005091602167.html
:
I Will Rebuild With You,
Mr. President, by Donna Brazile,
Saturday, September 17, 2005 :
ÔMieux que personne, je sais quĠil y a des moment o il semble que notre
nation est divise de faon irrmdiable. Il y a des moments o nous nous
sentons si diffrents les uns des autres que nous nĠarrivons pas croire que
nous sommes des membres de la mme famille. Nous sommes une nation une. Nous
sommes une famille [É]. Quand le prsident nous a demand de nous impliquer
dans la reconstruction jeudi soir, il ne nous a rien demand dĠextraordinaire.
Il nous demandait dĠtre amricains et de faire ce que les amricains font
toujoursĠ.
[xviii] Encore une fois je renvoie Hertoghe, op.cit.
[xix] LĠantcdent historique est Vichy,
dont la propagande vouait aux gmonies les Ç anglo-saxons È. Voir Philippe
Roger, op. cit. p 461 sqq.
[xx] Nixon tait dirigiste, il avait mis en
place un contrle des prix et des salaires catastrophique.
[xxi] Pour les tats et lĠtat fdral.
[xxii]La comparaison est faite sur la parit du
pouvoir dĠachat, qui donne une vue raliste des diffrences :
http://www.cia.gov/cia/publications/factbook/fields/2001.html
et http://www.cia.gov/cia/publications/factbook/geos/fr.html#Econ
La
diffrence entre lĠAmrique et la France est donc de lĠordre de 40%. Sans
correction pour comparer le pouvoir dĠachat (en termes nominaux), les chiffres
sont plus favorables la France :
[xxiii] Autant pour le poncif, fort rpandu dans la presse franaise, de lĠamricain-moyen- goste--et-individualiste-qui-ne-sĠintresse-quĠau-Dieu-Dollar.
[xxiv] Le dbat sur quoi et comment
reconstruire a dj commenc: http://www.slate.com/id/2125810/;
Some DAMAGE
REPORTS.