1. Katrina, un ouragan dĠantiamŽricanisme
2. Problmes historiques, sociaux et politiques
3. ParticularitŽs bien de chez nous
4. La rŽpartition des responsabilitŽs


5. LĠ‰ge de la dŽsinformation

Je prŽface cette section par quelques observations dĠordre gŽnŽral. Depuis 2000, la gauche essaie de bl‰mer Bush pour tous les maux du village global. Les dŽmocrates nĠont pas digŽrŽ une victoire que les multiples recomptages des bulletins de vote de Floride ont sanctionnŽe comme lŽgitime, certes par une marge minuscule. Bush devient le bouc Žmissaire pour tous les malheurs du monde. Cette stratŽgie est futile : elle se retourne de fait, ˆ chaque fois, contre les dŽmocrates (voir lĠIrak en 2003, lĠŽlection en 2004, avec les rŽpublicains qui reconduisent non seulement le prŽsident, mais accdent au contr™le du Congrs). LĠopŽration se rŽpte avec Katrina, tout est la faute de Bush. 

Il est curieux que les dŽmocrates amŽricains ne changent pas de tactique aprs cinq ans de vains efforts. LorsquĠune catastrophe arrive, ils semblent afficher, aux yeux du public, leur manque du sens de lĠŽtat, sĠŽpuiser en plaintes partisanes, et se complaire ˆ une mentalitŽ sŽcessionniste. En cas de crise nationale, il faut mettre les intŽrts partisans en veilleuse et appeler ˆ un effort positif, au lieu de rŽcriminer ˆ chaque fois sur les failles du systme, rŽelles et inventŽes, et dĠaccuser Bush de tous les maux. Le parti dŽmocrate finit par effrayer les Žlecteurs qui se demandent ˆ bon droit ce quĠils feraient pour les protŽger en cas de catastrophe. Par ailleurs, ces attaques ne peuvent avoir quĠun seul but, le court terme, Bush ne pouvant se reprŽsenter en 2008. Il sĠagit donc seulement de lĠaffaiblir le plus possible, et ce au milieu dĠune crise nationale. La gauche amŽricaine mine sa propre crŽdibilitŽ, et cĠest grave dans le sens o un systme dŽmocratique a besoin de deux partis responsables pour fonctionner. Je nĠavance nullement que les rŽpublicains  et Bush soient toujours au dessus de tout reproche, loin de lˆ (voir plus bas); mais on a la nette impression que la gauche amŽricaine (et lĠextrme gauche a fortiori) sont des poissons dans un bocal qui se fŽlicitent des bulles quĠils produisent, sans savoir quĠil y a un ocŽan ˆ c™tŽ. Leurs attaques nĠont dĠeffet que sur les dŽjˆ convertis, elles sont de fort peu de consŽquence sur lĠensemble de la population ; depuis 2000, jĠai rŽpŽtŽ ˆ qui voulait mĠentendre que la haine de Bush n'est ni un programme Žlectoral, ni un projet gouvernemental, ni rien du tout. Je rŽitre que la critique est certes autorisŽe, souvent justifiŽe, mais nulle et non avenue quand elle est systŽmatique et ne conna”t aucune exception. Bush nĠŽtait pas sur place, il est insensible et lent, quand il arrive ce nĠest quĠune occasion pour une photo de propagande gouvernementale (textuel, de la bouche de la sŽnatrice dŽmocrate de Louisiane, Mary Landrieu). Rien nĠy fait, il nĠest de pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. LĠavenir seul peut nous dire si Katrina est une exception ˆ cette rgle et endommagera durablement la cote de popularitŽ du prŽsident ; jĠai tendance ˆ penser que les espoirs des dŽmocrates seront encore une fois dŽus.

            Je laisse de c™tŽ les rŽactions de lĠestablishment du divertissement hollywoodien, lui aussi anti-Bush et anti-rŽpublicain dans son immense majoritŽ. Je ne peux cependant rŽsister ˆ raconter la mŽsaventure de Sean Penn, qui arrive ˆ la Nouvelle-OrlŽans et affrte un bateau pour sauver des survivants aprs avoir ŽructŽ les obligatoires slogans- bien-sentis contre lĠadministration fŽdŽrale. Mais le bateau nĠa pas le petit bouchon de fond de cale et commence ˆ couler, et Sean commence ˆ Žcoper frŽnŽtiquement. JusquĠici, rien de bien grave. Mais, dans le bateau, il y avait aussi ses deux photographes personnels, ce nĠŽtait donc quĠun spot publicitaire.

Suis-je alors un inconditionnel de Bush ? Ë vrai dire, lĠamour et lĠidentification au grand chef mĠont abandonnŽ aprs ma pŽriode mao•ste (tard, trop tard, mais jĠai lĠesprit dĠescalier). Ma version du mao•sme Žtait ˆ classer sous lĠŽtiquette Ç Comment emmÉ mon pre avec les feuillets du petit livre rouge È. En 1982, je suis arrivŽ vaguement socialiste mais fermement anticommuniste dans un pays que je croyais prŽfasciste - contrairement aux leons de lĠhistoire, tous les totalitarismes Žtant nŽs, soit en Europe, soit en terre musulmane. Peu ˆ peu, je mĠaperois que les seuls et derniers totalitaires se sont rŽfugiŽs dans lĠUniversitŽ amŽricaine. Marxistes aigris, rŽvolutionnaires en peau de lapin qui nĠont jamais rien fait pour le prolŽtariat au nom duquel ils croient parler,  belles-‰mes hŽgŽliennes pour lesquelles dire cĠest faire, miliciens de la correction politique, ap™tres du multiculturalisme pour lesquels lĠOccident est source de tous les maux de la terre, cette faune peuple les facultŽs. Le pays, ˆ lĠinverse, est terre de libertŽ et de dŽmocratie. Dans tous les domaines, je dŽcouvre un pays dĠun dynamisme, dĠune ouverture dĠesprit et dĠune gŽnŽrositŽ dont la plupart des europŽens nĠont pas la moindre idŽe (bien entendu, loin de moi lĠidŽe que les Etats-Unis dĠAmŽrique soit au-delˆ de tout critique, un Eden sans tache ; mais la critique doit tre fondŽe en raison et en fait, non dans le fantasme, la dŽsinformation et le mythe) ; et  ma mentalitŽ dĠŽternel assistŽ de lĠŽtat mĠabandonne. Tout cristallise le 12 septembre 2001 : dĠun coup, je me sens profondŽment amŽricain, et entirement solidaire des victimes innocentes du WTC. Les mois et les annŽes qui suivent approfondiront ma conviction que la gauche amŽricaine, ˆ de rares exceptions prs [i], nĠa aucune solution pratique ˆ proposer pour contrer la terreur islamo-fasciste qui monte. En 2004, Bush, avec tous ses dŽfauts, mĠappara”t comme un moins mauvais choix que Kerry, milliardaire (qui parlait au nom des pauvres), mŽdaillŽ militaire (mais qui Žtait contre toutes les guerres), proposant, en guise de politique Žtrangre, une machine ˆ remonter le temps qui nous transporterait avant le 11 septembre : Ç We have to come back to a pre-9-11 foreign policy È. Comme beaucoup dĠanciens  de gauche, je suis donc Ç ˆ droite È par dŽfaut : tant que la gauche amŽricaine dans son ensemble ne prŽsente pas dĠidŽes rŽalistes et crŽdibles quant ˆ la sŽcuritŽ nationale (et mondiale) et nĠabandonne pas le multiculturalisme [ii] qui lĠaveugle sur lĠislamisme, je mĠabstiendrai de la soutenir.

Serais-je alors, comme on mĠen a accusŽ, un agent de la CIA ? [iii] Ma seule source dĠinformation est-elle Fox News, et tous les autres canaux sont de la neige ? Nullement. Mais le dŽsŽquilibre mŽdiatique mĠengage ˆ diversifier mes sources, Fox News nĠŽtant pour moi quĠun contrepoids indispensable ˆ un anti-Bushisme majoritairement rŽpandu. Contrepoids honnte, puisque, ˆ lĠencontre des autres mŽdias nationaux, il affiche dĠemblŽe ses choix politiques et idŽologiques et les assume. De mme, je consulte beaucoup les blogs de tous bords politiques. Souvent, ils recadrent ou mme amnent au jour des nouvelles que les mŽdias traditionnels passent sous silence, et, tout comme Fox News, ces blogs affichent dĠemblŽe leur coloration idŽologique : je sais donc ˆ quoi mĠattendre, au contraire des mŽdias traditionnels, qui nĠavouent jamais leur orientation politique. Celle-ci est cependant facile ˆ dŽterminer : 85% des journalistes aux Etats-Unis votent dŽmocrates ; lorsquĠun expert universitaire passe ˆ la TV, il est ˆ peu prs sžr quĠil est anti-Bush : 80%, des professeurs dĠuniversitŽ, 97% ˆ Dartmouth College, ont contribuŽ ˆ la campagne de Kerry en 2004 ; nous avons affaire dans les journaux et les universitŽs ˆ une nomenklatura idŽologique homogne qui se coopte, se reproduit ˆ lĠinfini, et qui est, dans le cas du professorat universitaire,  protŽgŽe ˆ vie par la titularisation.

Les Franais ont aussi la plus grande peine ˆ saisir la structure des mŽdias tŽlŽvisuels amŽricains. Ceux-ci sont tous en mains privŽes, sans chapeautage Žtatique, au contraire de la France. De plus, seule les grandes cha”nes nationales, ABC, CBS, et MSNBC sont reues partout (par satellites). FOX et CNN ne touchent que les abonnŽs au c‰ble optique. Aucune cha”ne ici ne jouit dĠun monopole (Žtatique ou non), personne ne reoit les subventions pharamineuses dĠune redevance gouvernementale, nul nĠa besoin dĠune autorisation fŽdŽrale autre que technique pour lancer une station de radio ou une cha”ne de tŽlŽvision. Nul mŽdia amŽricain, ˆ lĠencontre la tŽlŽvision franaise publique nĠest la voix de son ma”tre. Fox News, considŽrŽe par les franais comme le caniche de la Maison Blanche, nĠhŽsite pas ˆ critiquer Bush et ˆ prŽsenter des dŽbats contradictoires sur sa politique.

Dans cet environnement mŽdiatique, il faut tout aborder avec des prŽcautions ŽpistŽmologiques ŽlŽmentaires ; les idŽologmes ne sĠaffichent pas seulement dans les Žditoriaux, ils vont se dissimuler sous lĠinformation apparemment objective. Un exemple : un article rŽcent du New York Times, fourni et intŽressant, mais o tout est fait pour minimiser les responsabilitŽs locales en Louisiane (dŽmocrates, fŽminines et noires) et pour maximiser les failles de lĠadministration fŽdŽrale (rŽpublicaine, blanche et masculine).

Or, JĠƒCRIRAIS EXACTEMENT LA MĉME CHOSE SI LES RïLES AVAIENT ƒTƒ RENVERSƒS, avec un prŽsident dŽmocrate attaquŽ vicieusement par les rŽpublicains et les mŽdias au milieu dĠune crise nationale (et jĠai la certitude que les rŽpublicains se livreraient au jeu avec la mme fŽrocitŽ que les dŽmocrates aujourdĠhui ; la Somalie, le Kosovo, Monica Lewinsky, autant de preuves de leur hargne partisane quand un dŽmocrate, Clinton, est au pouvoir). Il est inadmissible que des politicards et intellectuels de quelque obŽdience quĠils soient, vŽritables vautours du malheur, se servent dĠune catastrophe naturelle pour affaiblir leurs adversaires politiques. Cette fois, par hasard conjoncturel, ce sont les vautours dŽmocrates du bac de sable washingtonien qui ont commencŽ la bagarre dans la cour de rŽcrŽ. ‚Ġežt parfaitement pu tre lĠinverse.

Depuis 2000, les rŽcriminations anti-Bush, dĠune vŽhŽmence partisane, dans les mŽdias nationaux amŽricains, CNN, le Washington Post, le New York Times ou le Los Angeles Times ne connaissent aucune trve. JusquĠici, rien que de trs normal dans une dŽmocratie : une presse libre et critique est indispensable au fonctionnement des institutions. JĠai acquis, au cours de mes annŽes en terre amŽricaine, une rŽvŽrence quasi-religieuse pour le premier amendement de la Constitution, qui garantit la libertŽ de parole (et aussi une vŽnŽration sans limites pour lĠensemble du document, depuis 1776 un des grands monuments de la pensŽe humaine). Tout se g‰te (ˆ gauche et ˆ droite dĠailleurs), quand la coloration idŽologique quitte la colonne des Žditoriaux pour sĠinfiltrer partout dans lĠinformation. Un exemple directement pertinent quant ˆ Katrina : le New Times  clame ˆ cor et ˆ cri que Bush a minŽ les levŽes par ses coupures budgŽtaires (un mythe, les subsides de lĠArmy Corps of Engineers ayant ŽtŽ augmentŽs par rapport aux annŽes Clinton). Mais en 1993, 2004 et 2005, le mme journal Žtait contre une augmentation des subsides. Ces mŽdias nationaux, fortement marquŽs dans leur idŽologie partisane,  sont aussi parmi les sources les plus utilisŽes par les  journalistes franais, qui sĠen inspirent sur le plan de lĠinformation comme sur le plan de la politique, en y rajoutant un grain de sel le plus souvent anti-amŽricain. Tout conforte donc le public non seulement amŽricain, mais aussi franais, dans son ignorance ; lĠinformation orientŽe, sŽlective, les silences judicieusement choisis, les contrevŽritŽs, la dŽsinformation deviennent la vŽritŽ absolue sur les ƒtats-Unis. Entre autres exemples : en 2002, la surprise de la presse franaise de voir lĠopŽration contre les Talibans rŽussir alors que beaucoup prŽvoyaient un nouveau Vietnam en Afghanistan ; lĠŽbahissement se rŽpte en 2003, de voir lĠarmŽe amŽricaine conquŽrir lĠIrak en 15 jours (lĠopŽration militaire la plus rapide de tous les temps, avec les lignes logistiques les plus longues), alors que tous les jours les journaux dans leur ensemble, et non sans Schadenfreude, parlait de lĠenlisement, de Stalingrad, du Vietnam, etc. (voir le livre dĠAlain Hertoghe, La guerre ˆ outrance - quĠil a dĠailleurs payŽ de son poste au journal La Croix); ou, en 2004, la stupŽfaction de la presse franaise de voir Bush enfoncer Kerry, quĠelle donnait gagnant ˆ coup sžr. Pourquoi Katrina ferait-elle exception ? Ce qui est certain, cĠest que le public franais (et aussi amŽricain, dans une moindre mesure parce quĠil a accs ˆ des sources dĠinformation mieux diversifiŽes), est dŽsinformŽ par des journalistes et des Žditorialistes qui ˆ la fois le flattent dans son anti-amŽricanisme et produisent cet anti-amŽricanisme, tout en exposant leur ignorance profonde du pays quĠils couvrent [iv]. Ce nĠest pas un problme qui date dĠhier, Philippe Roger en a documentŽ trs soigneusement les Žtapes dans son livre, LĠennemi amŽricain.

JĠavais rŽagi ˆ chaud aprs le 11 septembre (les rŽactions mŽdiatiques aux  catastrophes semblent mĠinspirer[v]). Or, en ce qui concerne les rŽactions ˆ lĠŽvŽnement, mutatis mutandis, quatre ans plus tard, rien nĠa changŽ. Au contraire, on peut constater une pŽtrification effrayante des opinions, une paresse et un immobilisme intellectuels de plus en plus ravageurs.

Quand on lit la majoritŽ de la presse franaise, on est toujours surpris de son quasi unanimisme anti-amŽricain, un unanimisme qui, bien sžr, ne manque pas une occasion de dŽnoncer Ç la pensŽe unique È qui rgnerait en ma”tresse Outre-Atlantique. Et ceci, en dŽpit de toutes les Žvidences : les Etats-Unis ont les mŽdias contradictoires et contradicteurs les plus dynamiques du monde. Les lecteurs franais du Monde, de LibŽration, de Marianne, de Paris Match, du Nouvel Observateur devraient sĠŽtonner dĠtre ŽtonnŽs. Depuis 50 ans, on leur peint les Etats-Unis sous les traits les plus noirs, on dŽcrit la faillite imminente dĠune sociŽtŽ quasi-fasciste qui ne produit que violence et exploitation. Ce bon public devrait quand mme se poser des questions sur la qualitŽ de lĠinformation qui lui est fournie. Car il se trouve que les Etats-Unis ne sĠeffondrent toujours pas, que la dŽmocratie perdure, que la croissance Žconomique y est lĠune des plus vigoureuses des pays avancŽs, que cette nation dĠimbŽciles dirigŽe par un idiot rafle la majoritŽ des prix Nobel en sciences, que les dŽp™ts de brevets dĠinvention Žcrasent en nombre toutes les autres nations, que parmi les 20 meilleures universitŽs du monde, 18 se trouvent tre amŽricaines (la France brillant par son absence en tte du classement). Il y a hiatus pathologique entre la rŽalitŽ des Etats-Unis et lĠimage quĠen ont de nombreux europŽens. Ç Schadenfreude È, ressentiment, jalousie, complexe dĠinfŽrioritŽ, sentiment dĠimpuissance trouvent un exutoire dans le Ç fantasme amŽricain È fabriquŽ par les mŽdias europŽens. Fort souvent, les Etats-Unis sont mesurŽs ˆ lĠaune dĠune sociŽtŽ utopique parfaite, fantasme par rapport auquel, bien entendu et par dŽfinition, elle se trouvera toujours en dŽfaut. Remarquez que les fauteurs de cette opŽration mŽdiatique se gardent bien dĠappliquer cette norme inatteignable ˆ leur propre pays parce que lĠŽcart entre lĠutopie et la rŽalitŽ para”trait alors un gouffre infranchissable. La Ç rue (ou le tŽlŽphone) arabe È, cĠest nous !

Il faut Žvidemment nuancer : on trouve de tout dans les journaux franais. Il y a ceux qui dŽsinforment par haine viscŽrale de Bush, mais qui ne sont pas antiamŽricains (bien que la ligne de dŽmarcation entre anti-bushisme et anti-amŽricanisme soit souvent bien difficile ˆ tracer). Il y en a dĠautres qui portent au cÏur une exŽcration farouche de tout ce qui est amŽricain, qui se rŽjouissent de tous les malheurs des ƒtats-Unis, et qui, contre toute Žvidence, nĠauront jamais rien ˆ dire de positif sur ce pays. Il y a enfin une minoritŽ qui sĠefforce ˆ lĠimpartialitŽ et ˆ la raison.

La couverture de Katrina par les mŽdias franais est ˆ cet Žgard rŽvŽlatrice : les titres se concentrent, comme ceux du New York Times, sur la responsabilitŽ unique et singulire de Bush, aux dŽpens des responsabilitŽs locales, des contraintes historiques et gŽographiques, des limites constitutionnelles qui rendaient le rŽsultat inŽluctable (voir plus haut). Un exemple type extrait du Monde (ne recevant pas la TV franaise, je mĠabstiendrai de la commenter) :

Les ravages de Katrina accusent le systme Bush

Article paru dans l'Ždition du 08.09.05

LES RAVAGES du cyclone Katrina, qui a englouti La Nouvelle-OrlŽans et provoquŽ plusieurs milliers de morts - dix mille selon certaines estimations -, provoquent aux Etats-Unis un dŽbat sur le modle de gouvernement de George Bush. Pour certains commentateurs, c'est la page du 11 septembre 2001 qui se tourne, et l'on assiste peut-tre ˆ la fin du conservatisme triomphant. Ç La premire t‰che d'un gouvernenement est de protŽger ses citoyens È, a dŽclarŽ Susan Collins, sŽnatrice du Maine et reprŽsentante de la tendance modŽrŽe du Parti rŽpublicain. Elle estime que, dans la premire phase de sa rŽponse ˆ la catastrophe, le gouvernement Ç a failli ˆ sa mission È. Pour John Edwards, ancien candidat dŽmocrate ˆ la vice-prŽsidence, Katrina a Ç donnŽ un visage È aux 37 millions d'AmŽricains qui vivent dans la pauvretŽ. C'est le cas de 25 % des Noirs, dont certains se demandent si la couleur de leur peau n'explique pas, en partie, la lenteur des secours.

Seul responsable, ici, le Ç modle de gouvernement de George Bush È (on peut se demander en quoi il diffre de celui de Clinton, la Constitution nĠayant pas ŽtŽ abrogŽe, ˆ ma connaissance, et Clinton Žtant beaucoup plus proche de Bush que Chirac, pour prendre un exemple).

Un autre exemple, tirŽ du Monde :

"Contr™le des dŽg‰ts" aprs Katrina, par Dominique Dhombres

Article paru dans l'Ždition du 14.09.05

Le changement de ton est spectaculaire. Lundi encore, George Bush, en bras de chemise, au c™tŽ du maire de La Nouvelle-OrlŽans, ne voulait pas admettre sa responsabilitŽ dans l'Žchec des secours aprs le passage du cyclone Katrina. "Je n'ai pas envie de jouer ˆ ce petit jeu de savoir qui a failli. C'est ce que vous me poussez ˆ faire, non ?" , rŽtorquait-il ˆ une journaliste.

Mardi, dans un dŽcor nettement plus solennel, ˆ la Maison Blanche, il se livrait prŽcisŽment ˆ cet exercice. On pouvait voir la scne en direct sur CNN. L'occasion lui en Žtait fournie par la visite du prŽsident irakien Jalal Talabani. Autre contexte, mme question. Et, cette fois, George Bush battait sa coulpe : "Katrina a rŽvŽlŽ de sŽrieux problmes dans notre capacitŽ de rŽaction ˆ tous les niveaux de l'Etat. Dans la mesure o le gouvernement fŽdŽral n'a pas totalement fait son travail, j'en prends la responsabilitŽ."

Une vaste opŽration de "contr™le des dŽg‰ts" , comme disent les experts en relations publiques, est en cours. Elle devrait culminer, vendredi ˆ La Nouvelle-OrlŽans, avec un grand discours du prŽsident. Ce sera la quatrime visite de George Bush en quinze jours dans la rŽgion. Les conseillers du prŽsident esprent que celle-ci sera la bonne. Il y a en effet pŽril en la demeure. La popularitŽ de George Bush est en chute libre. Des propos, impensables jusqu'ici, sont tenus. "S'il dit encore une fois que c'est la faute des autoritŽs locales, je lui mets ma main sur la figure" , s'Žcrie, exaspŽrŽe, une sŽnatrice dŽmocrate de Louisiane.

Une autre femme, Kathleen Blanco, gouverneure de l'Etat, a annoncŽ que devant la carence des organismes fŽdŽraux elle faisait appel ˆ une entreprise privŽe pour ramasser les cadavres. Il en reste encore dans les rues de La Nouvelle-OrlŽans, et ces images de corps en dŽcomposition abandonnŽs depuis deux semaines reviennent rŽgulirement dans les journaux tŽlŽvisŽs.

George Bush a donc opŽrŽ un prudent recul stratŽgique. Il n'en est pas encore au point d'admettre ce que les tŽmoins rŽptent pourtant ˆ satiŽtŽ devant les camŽras : dans les jours qui ont suivi le passage du cyclone, le pouvoir fŽdŽral avait tout simplement dŽsertŽ.

 

DŽcortiquons : dĠabord, la na•vetŽ ou la complicitŽ : le signataire ne voit pas que lĠestablishment louisianais essaie ˆ toute force de sauver sa peau en faisant endosser toute la culpabilitŽ de son incompŽtence (dŽmontrŽe publiquement) ˆ Bush et au gouvernement fŽdŽral. LĠauteur, sans sĠen rendre compte, se fait le relais dĠune opŽration idŽologique et mŽdiatique aux objectifs pourtant transparents. Ensuite, la dŽsinformation et/ou lĠignorance : la faillite des premires lignes de dŽfense locale, les problmes constitutionnels, Blanco qui ne demande pas lĠintervention des corps fŽdŽraux de la National Guard, Nagin qui nĠŽvacue pas le Superdome et le Convention Center, les politiciens qui se sont engraissŽs gr‰ce aux subsides des digues, rien nĠest mentionnŽ ; en lieu et place, on dŽnigre Bush et on ricane : Ç  Mais il a une faon bien ˆ lui de reconna”tre ses responsabilitŽs. "Je veux savoir ce qui s'est bien passŽ et ce qui s'est mal passŽ. Je veux savoir comment mieux coopŽrer avec les autoritŽs localesÓ, dit-il. È, De tout Žvidence, la question  nĠa pas effleurŽ Dominique Dhombres: pourquoi diable, au nom de quelle logique, Bush, qui accepte les manquements du gouvernement fŽdŽral, devrait-il aussi porter les responsabilitŽs de tout ce qui incombe au premier chef ˆ la municipalitŽ de la Nouvelle-OrlŽans et ˆ lĠƒtat de Louisiane ?

Et pourquoi la question ne vient-elle pas ˆ lĠesprit de Dhombres ? Parce que ses lorgnettes idŽologiques scannent la rŽalitŽ et affichent : Ç Bush, m‰le, blanc, rŽpublicain, fauteur de guerre = pas bon, trs mŽchant, pourri, imbŽcile, incompŽtent, toujours responsable de tout ; gouverneure, sŽnatrice, maire, femmes, dŽmocrates, noir = yĠa tout bon, tout vrai, tout pur, tout innocent, tout gentil, incorruptible, super compŽtents, hyper intelligents ! È

            Vu dĠici, le Monde sĠinscrirait dans la premire catŽgorie : les anti-Bush viscŽraux, qui ne sont pas systŽmatiquement anti-amŽricains.

Une semaine aprs Katrina, jĠai Žcrit une parodie des rŽactions de la presse ; a donnait ˆ peu prs a :

Ç Et c'est sžr qu'avant la politique ultralibŽrale qui commence en 2000 avec l'Žlection de Bush, il n'y avait pas de pauvres ˆ la Nouvelle-OrlŽans, les digues Žtaient plus hautes et d'ailleurs la Nouvelle OrlŽans Žtait au-dessus du niveau de la mer (c'est Bush qui l'a fait couler en coupant les subsides), il n'y avait pas d'ouragans ni de rŽchauffement climatique, les marais qui font tampon contre les ouragans n'avaient pas ŽtŽ dŽtruits par l'endiguement du Mississippi (achevŽ en 1936 par Roosevelt), et les politiciens, chefs de police et maires de Louisiane Žtaient tous sans exception d'une compŽtence superbe. Je dirais mme plus, il n'y avait jamais de cyclones. DĠailleurs,  Bush est raciste, il a laissŽ faire parce quĠils ne se soucie pas des noirs[vi]. Il a privatisŽ lĠƒtat, donc il doit faire appel ˆ la charitŽ publique pour gŽrer la crise. Et jĠajoute, la guerre en Irak a dŽtournŽ des ressources vitales pour ses concitoyens. LĠAmŽrique, raciste, a fait naufrage. La preuve du racisme : le seul alligator sauvŽ de lĠAquarium de la Nouvelle-OrlŽans Žtait un albinos[vii], les autres, les reptiles noirs, on les a laissŽ crever ! Un incapable commande une nation dĠimbŽciles. Les troupes fŽdŽrales fascistes occupent la Nouvelle-OrlŽans aprs lĠIrak[viii]. Avant Bush, c'Žtait le bon vieux temps. Ah, madame Pichegru, nous vivons dans un dr™le de monde! È

En fait, jĠaurais pu mĠen dispenser ; un ami mĠa envoyŽ un petit florilge du numŽro spŽcial de Marianne (tirage : autour des 200.000 exemplaires) consacrŽ ˆ Katrina, et Marianne bat Alexandre Leupin ˆ plates coutures, comme le prouve ce collage dĠextraits littŽraux : 

Ç La chute du pompier pyromaneÉ pleins feux sur un fiasco planŽtaireÉle naufrage dĠun modleÉ dŽfiŽ au Proche-orient, assommŽ par une catastrophe humanitaire sur son propre territoire, l‰chŽ par son opinion publique, le gŽant amŽricain plie sous le poids de ses Žchecs et peine ˆ faire respecter un ordre quĠil a voulu imposer au mondeÉ images apocalyptiquesÉ les palais de marbre et les bidonvilles, les enfants vivant dans des dŽcharges publiquesÉla sauvagerie des bandes tribales, la fŽrocitŽ du chacun pour soiÉ les forces de lĠordre qui escortent les blancs et tirent sur les noirsÉ un invraisemblable Žtalage de misre de saletŽ, de sauvagerie et de dŽsolationÉcatastrophes en cha”neÉ tout un pan de la sociŽtŽ tombŽ entre les mains de sectes intŽgristes qui contr™lent la presse, la radio la tŽlŽvision et le pouvoir financierÉ la dŽgringolade irrŽsistible de Bush, la chute finaleÉ lĠavis de dŽcs du modle bushisteÉ les Franais avec leur lŽgendaire bon sens avaient construit La Nouvelle-OrlŽans au-dessus du niveau de la mer, les AmŽricains toujours intrŽpides Žtendirent la citŽ dans les profondeurs dĠune cuvette quĠils durent protŽger des flots en Ždifiant mille digues plus ou moins Žtanches[ix]É dans les temps modernes ˆ part Hiroshima, on avait jamais vu aÉ cette ville a ŽtŽ perdue parce que le pays est gouvernŽ par des crŽtinsÉ tous les rapports depuis quarante ans indiquaient que les barrages ne rŽsisteraient pas ˆ un ouragan de force 4É  le modle nŽoconservateur englouti sous les flotsÉil aura fallu lĠapocalypse pour que lĠAmŽrique prenne conscience des dŽg‰ts colossaux du bushisme : carences de lĠEtat, dŽlitement de la sphre publique, incompŽtence des responsables, le tout sur fond de racisme anti-Noirs, des favelas nord-amŽricaines qui Žvoquent les Ç hoovervilles È o sĠentassaient les ch™meurs pendant la Grande DŽpression dans les annŽes 30É les 700 clients et employŽs de lĠh™tel Hyatt Regency promptement ŽvacuŽs sous la protection de la garde nationale, lĠŽternelle histoire des passagers de 1re classe embarquŽs prioritairement sur les chaloupes de sauvetageÉ la mme impuissance hŽbŽtŽe que son pre en 1991 lors des Žmeutes de Los Angeles, lˆ aussi la garde nationale avait abandonnŽ les quartiers pauvres ˆ la fureur des pillards concentrant ses forces sur les faubourgs riches .. È

Avec Paris-Match (tirage : environ 750.000 exemplaires), cĠest de nouveau Leupin 0 – presse populaire franaise 1 (sur penalty). Tout est vu ˆ travers des lunettes doctrinales quĠaucun fait, par exemple la NƒCESSITƒ de la loi et de lĠordre pour pouvoir mener une opŽration de sauvetage, ne peut dŽmentir ; lĠentire responsabilitŽ retombe sur une entitŽ mythique, Ç lĠAmŽrique de Bush È[x] ; encore une fois, les autoritŽs locales, la nature, les considŽrations historiques et sociales nĠont aucune place. JĠai essayŽ de dŽmontrer que les causalitŽs nĠŽtaient pas telles, et bien plus complexes ; et aussi et surtout, AUCUNE notation positive (si telle avait ŽtŽ la rŽalitŽ, tous les inondŽs auraient pŽri). Que les Ç reporters È aient ŽtŽ sur le terrain ne change rien ˆ lĠaffaire ; la douane amŽricaine ne leur a pas confisquŽ leurs lorgnettes idŽologiques :

NĦ 2937 - DU 8 SEPTEMBRE AU 14 SEPTEMBRE 2005

Une petite Žcole de Louisiane,

par Alain GENESTAR, agenestar@hfp.fr

Ç Éde toutes ces images dŽnonant la responsabilitŽ des autoritŽs fŽdŽrales coupables de nĠavoir rien fait, malgrŽ les rapports alarmants des experts, pour consolider les digues quand il Žtait encore temps ÉCes images, dont je veux vous parler, vous parlant souvent ici de lĠAmŽrique que jĠaime, sont celles dĠun naufrageÉ Soudain, un bruit de tonnerre. La panique de nouveau. Un hŽlicoptre de lĠarmŽe amŽricaine se pose au milieu de la cour de rŽcrŽation. Le vacarme est assourdissant. La camŽra montre les visages effrayŽs, les femmes serrant leurs enfants dans les bras. Des soldats jaillissent de lĠhŽlicoptre, fusil dĠassaut ˆ lĠŽpaule. Prennent position. Comme en Irak. Ils se ruent dans la classe, pointent leurs armes sur les pauvres. Ils crient des ordres. Les rŽfugiŽs crient leur peur. Puis leur colre. Ç Pourquoi ces armes ?Pourquoi vous nous visez ? Nous voulons de lĠaide, ˆ manger. È RŽponse du soldat qui commande : Ç Ici, il y a des gens qui ne nous aiment pas. Nous sommes lˆ pour la sŽcuritŽ. Nous nĠavons pas de vivres. È Les soldats repartent dans lĠhŽlicoptre, laissant quelques bouteilles dĠeau minŽrale aux Noirs qui retournent dans lĠŽcole. Fin de la scne. Une scne dĠune inhumanitŽ totale.

É Elles montrent ce que lĠAmŽrique est en train de devenir : une grande nation, beaucoup plus riche que les autres, mais qui, ˆ la diffŽrence des autres, a peur dĠune partie dĠelle-mme, de ses plus pauvres. Et parmi ces plus pauvres, les Noirs. Les Noirs ont conquis leur libertŽ, puis les mmes droits que les autres AmŽricains, mais ils sont suspectŽs dĠtre toujours coupables de dŽsordres, dĠagressions, de meurtres, de pillages et traitŽs en parias, en ennemis quĠil faut combattre les armes ˆ la main. Mme sĠils souffrent, sĠils meurent, comme ces jours dĠŽpouvante en Louisiane, la premire rŽponse nĠest pas humanitaire. Mais militaire.

ÉLĠAmŽrique de Bush reproduit, par rŽflexe, sur son propre sol, ce quĠelle entend faire partout dans le monde, en Irak, ailleurs : sŽcuriser de force un territoire sans respect pour les peuples. Y compris le sien, quand il est de couleur. Elle ne sait pas aimer, aider les plus pauvres, leur tendre la main. Elle parle sans cesse de la Bible et du Bien mais Ç ŽvangŽlise È avec ses soldats qui patrouillent pour rassurer les Ç bons citoyens È, contre les autres. Jesse Jackson, le leader noir, a eu, sur place, cette phrase terrifiante qui exprime toutes les hontes : Ç Cela ressemble au fond de cale dĠun bateau dĠesclaves. È

Na•vement, nous pourrions exiger de Paris-Match une certaine cohŽrence ; mais lˆ encore, le lecteur cartŽsien fera chou blanc. Ë la lecture de lĠarticle citŽ ci-dessus, tout serait la faute de Ç lĠAmŽrique de Bush È ; que penser alors de cet entrefilet qui dŽment sans retour le cadre idŽologique que le magazine a choisi pour prŽsenter et dŽformer lĠŽvŽnement ?

Ç Chronique d'un dŽsastre annoncŽ (RŽgis Le Sommier)

Le 1er septembre, le prŽsident Bush affirmait que "personne ne pouvait prŽvoir que les digues seraient enfoncŽes". Greg Breerword, ingŽnieur des digues pour le district de La Nouvelle-OrlŽans, estime qu'il a raison. 

"Nous savions que si c'Žtait un ouragan de catŽgorie 5, les digues seraient submergŽes. Mais il ne nous Žtaient jamais venu ˆ l'esprit qu'elles seraient enfoncŽes." En 2000, Joe Allbaugh, le premier directeur du Fema de l'administration Bush avait commandŽ une simulation informatique des consŽquences d'un cyclone de catŽgorie 5 sur la Nouvelle-OrlŽans. Les conclusions des ingŽnieurs de l'universitŽ de Louisiane qui ont rŽalisŽ cette Žtude sont Ždifiantes. "Un autre scŽnario, Žcrit l'un d'eux, serait que certaines parties des digues cdent. Nous ne pensons pas que cela est possible. mais l'Žrosion est une rŽalitŽ et si une brche venait ˆ se produire, elle ne pourrait que s'accentuer. L'eau envahira la ville et s'arrtera quand elle atteindra les zones plus ŽlevŽes [que le niveau du lac]." La tragŽdie Žtait donc Žcrite ˆ l'avance. È (Extrait)

On me dira que je demande ˆ des journalistes dĠtre des puits de science et de rŽflexion. Que non pas, je crois comprendre la vitesse ˆ laquelle lĠactualitŽ les contraint ; mais, par ŽlŽmentaire prudence,  ils pourraient, quand mme, assurer un minimum de connaissances des faits, sans se mettre en pilote automatique ds quĠil sĠagit de lĠ AmŽrique, pays auquel ils nĠentendent strictement rien. Il est vrai que, contrairement ˆ une vision monolithique fort rŽpandue, les Etats-Unis sont un pays dĠune extrme complexitŽ. Mais ne pourrait-on pas exiger que les journalistes remplissent des minima dŽontologiques et sĠabstiennent dĠŽcrire de ce quĠils ne comprennent pas, mme dans le cas des prestigieux correspondants de New York, Los Angeles, Chicago ?

Passons ˆ Emmanuel Todd dans le Figaro du 12 septembre 2005 :

 Ç Spectre d'une crise ˆ la soviŽtiqueÉextorsion de fonds ˆ l'Žchelle planŽtaireÉcasse du sicleÉ Éeffondrement" ...Aprs l'empire dŽveloppait des thses somme toute modŽrŽes[xi] que je suis aujourd'hui tentŽ de radicaliserÉLa bande de ch™meurs noirs qui pille un supermarchŽ et le groupe d'oligarques qui tente d'organiser le "casse" du sicle sur la rŽserve d'hydrocarbures de l'Irak ont un principe d'action en commun : la prŽdation[xii]Éla mise ˆ sac des supermarchŽs n'a fait que rŽpŽter au niveau le plus bas de la sociŽtŽ le schme de la prŽdation qui est aujourd'hui au coeur du systme social amŽricainÉlancŽe dans une politique du scorpion, systme malade qui finit par s'injecter son propre veninÉ È

Tout cela est fort bien dit, mais nĠa quĠun rapport extrmement tŽnu avec la vŽritŽ et la rŽalitŽ. Et, vu du dehors du bocal germanopratin, les sympt™mes dĠune Schadenfreude, dĠun ressentiment, dĠune jalousie peu ragožtants, qui se prennent pour le summum de lĠesprit Ç critique È, sont parfaitement Žvidents. Guy Sitbon de Marianne nĠest quĠun journaleux en soif de public ; Emmanuel Todd, par contre, est un universitaire, il nĠen est que moins excusable:

  Ç E. Todd : L'hypothse du dŽclin dŽveloppŽe dans Aprs l'empire Žvoque la possibilitŽ d'un simple retour des Etats-Unis ˆ la normale, certes assorti d'une diminution du niveau de vie de 15 ˆ 20% mais garantissant ˆ la population le maintien d'un niveau de consommation et de puissance ÇstandardÈ dans le monde dŽveloppŽ. Je ne faisais qu'attaquer le mythe de l'hyperpuissance. L'incapacitŽ des Etats-Unis ˆ rŽagir face ˆ la concurrence industrielle, le lourd dŽficit sur les biens de technologie avancŽe, la remontŽe du taux de mortalitŽ infantile, l'usure et l'incapacitŽ pratique de l'appareil militaire, l'incurie persistante des Žlites m'invitent ˆ envisager, ˆ moyen terme, la possibilitŽ d'une vraie crise ˆ la soviŽtique aux Etats-Unis. È

Ë travers les erreurs factuelles, les analogies sans fondement avec la dŽfunte union soviŽtique, le patelinage hypocrite (Ç Aujourd'hui, je crains d'avoir ŽtŽ un peu optimiste È), le fantasme de lĠhyperpuissance, le dŽsir du bonhomme transpara”t: lĠAmŽrique doit se rabaisser ou tre rabaissŽe, absolument. Pour arriver au niveau de vie de la France, cependant, il faudrait que son PNB se ratatine de 40% ; Todd manque dĠambition dans ses objectifs, et surtout pour la France : pourquoi souhaiter le rabaissement des autres, et non lĠŽlŽvation de soi ?

Je parie, sans courir beaucoup de risque, que la nŽgativitŽ de cette Cassandre de supermarchŽ sera dŽmentie EN TOUT. Enfin, comme disait Achille Talon Ç il y a ceux qui font lĠhistoire et les autres qui ont besoin de lunette pour la lire È[xiii]. Paris-Match, Marianne, Emmanuel Todd, cĠest du CŽline, mais pas celui DĠun ch‰teau lĠautre, celui de LĠŽcole des cadavres et Bagatelles pour un massacreÉ.

            Ces derniers font partie de la deuxime catŽgorie, celle des anti-amŽricains par rŽflexe conditionnŽ ; leur cas est incurable : aucun fait, aucun raisonnement ne pourra les dŽbouter de leur malveillance ˆ lĠŽgard dĠun peuple, quĠils vouent in toto et de toute ŽternitŽ aux gŽmonies. Leurs commentaires (publiŽs ˆ droite comme ˆ gauche) vont plus loin que la haine de Bush ; ils montrent que celle-ci, chez certains, nĠest que le cache-sexe dĠun ouragan dĠantiamŽricanisme ; la Ç haine de Bush È a la mme fonction que les distinctions souvent spŽcieuses entre Ç antisŽmitisme È et Ç anti-sionisme È : il sĠagit de faire endosser  ˆ un peuple tout entier la responsabilitŽ du malheur ; ce nĠest pas Bush (source unique de tous les maux du globe) seulement qui est en cause, pas plus que lĠ Ç AmŽrique de Bush È, cĠest toute une nation, sans distinction, qui est rejetŽe, sur laquelle Ç penseurs È et Ç journalistes È, charognards du dŽsastre, pilleurs du malheur, ne trouvent absolument rien de positif ˆ dire[xiv]. Tout comme lĠantisŽmitisme fait lĠunitŽ de sociŽtŽs faillies au Moyen Orient,  lĠantiamŽricanisme, bouc Žmissaire de tous les maux du monde,  fait souvent en France lĠunion nationale, agrŽgeant formations politiques, groupes ethniques et religieux, classes sociales, Žlites et masses, intellectuels et ouvriers, dirigeants et citoyens dans un unanimisme bŽat et acritique[xv].

            Ë chaque fois que jĠassocie antisŽmitisme et antiamŽricanisme, les belles-‰mes effarouchŽes poussent des cris dĠorfraie. Mais, sur la longue durŽe, cet apparentement idŽologique est des plus communs, comme le montre Philippe Roger (op.cit.). Il rŽappara”t aujourdĠhui dans lĠappellation dĠ Ç entitŽ amŽricano-sioniste È, qui combine avec ŽlŽgance les deux faces dĠune mme haine.

 Et enfin, le troisime groupe, malheureusement bien marginal, et dĠautant plus courageux pour cette raison mme: contre la pensŽe unique, les Guy Millire, Jean-Franois Revel, Yvan Rioufol, Alexandre Adler, Nicolas Baverez, Guy Sorman, les Žditeurs des Ç Matins de France-Culture È font entendre la voix des nombreux citoyens et des intellectuels qui se sont tus, lassŽs par le dŽferlement continu de la haine[xvi].

Bien sžr, en AmŽrique, nous avons aussi, dans les plus grands mŽdias, notre quotient de partisans ultras :

Nous avons aussi notre presse popu, avec ses hebdomadaires tout ˆ fait comparables ˆ Marianne dans leur soif de mythes, dŽplacŽe sur dĠautres sujets ; ils Žpluchent Nostradamus pour prouver que Saddam est un homosexuel masochiste qui a galipettŽ avec Ben Laden, et pour prŽdire le prochain krach boursier ou la prochaine catastrophe (curieusement, aucun nĠavait annoncŽ Katrina). Personne nĠy croit, mais ils sont divertissants. Nous avons bien entendu nos anti-Bush (mais pas anti-amŽricain), et aussi nos guŽrillŽros pour qui la dŽtestation du prŽsident est le cache sexe dĠune haine de lĠAmŽrique ; et nous avons aussi nos politiciens partisans qui comprennent la nŽcessitŽ de lĠunion nationale en cas de catastrophe[xvii]. Mais surtout, nous disposons de mŽdias contradictoires, qui couvrent lĠensemble des opinions politiques ; Bush, les rŽpublicains, les dŽmocrates sont critiquŽs tous les jours ; le citoyen peut se faire une opinion; rien de comparable ici, ˆ la pensŽe unique qui semble tre, sur lĠAmŽrique, lĠapanage de la presse franaise et peut-tre europŽenne. Au fait, la couverture de la presse amŽricaine sĠest rŽvŽlŽe en majoritŽ presque aussi anti-Bush que les mŽdias franais. Tout aussi graves a ŽtŽ la reprise de rumeurs non confirmŽes sur les viols, les meurtres et la pŽdophilie qui Žtaient supposŽs rŽgner dans lĠobscuritŽ du Superdome et du Convention Center. Les rumeurs naissaient dans les bureaux du maire Nagin ou du chef de la police Eddie Compass , qui a depuis lors dŽmissionnŽ de la direction dĠune unitŽ dont 249 officiers sont sous enqute pour avoir dŽsertŽ devant lĠouragan,  et o certains ont  Ç empruntŽ È 200 Cadillacs et des voitures classiques ˆ un concessionnaire aprs avoir dŽcoupŽ ˆ la torche le coffre-fort contenant les clŽs. Le maire et le chef de la police rŽpondaient  gŽnŽreusement ces bruits pour accŽlŽrer lĠentrŽe en jeu des forces fŽdŽrales. Le rŽsultat en a ŽtŽ un ralentissement, les secouristes devant opŽrer sous la protection des forces armŽes. Ce sont les mŽdias qui se sont livrŽs ˆ une Žmeute de dŽsinformation et ˆ une orgie de rumeurs, pas la population ; tout cela, bien entendu, a ŽtŽ repris tel quel par la presse franaise. Ainsi, LibŽration envoie ˆ la Nouvelle-OrlŽans son correspondant, Pascal RichŽ, qui rŽpte les faux bruits sans sourciller. Ils conviennent trop bien ˆ ses Ïillres idŽologiques pour quĠil nĠait pas le rŽflexe, indispensable ˆ la dŽontologie journalistique, de les vŽrifier, ou dans lĠimpossibilitŽ de le faire, de sĠabstenir de colporter des ragots. Il persistera et signera aprs coup : http://usa.blogs.liberation.fr/2005/09/quels_viols_que_1.html

Ë quoi sert dĠavoir des correspondants sur le terrain, sĠils peuvent Žcrire la mme dŽsinformation, au mot prs, en restant tranquillement ˆ Trifouillis-ls-Oies ? Ë quoi sert dĠtre Ç grand correspondant È sur le terrain, si lĠon sĠobstine, par malveillance pour le pays qui vous accueille, ˆ ne pas suivre les rgles ŽlŽmentaires de lĠinformation et du savoir,  et ˆ plaquer ses schŽmas idŽologiques sur une rŽalitŽ qui leur Žchappe en quasi-totalitŽ ?

Quoi quĠil en soit, les presses nationales et locales, amŽricaines et franaises, ont repris les rumeurs sans avoir une seule fois lĠidŽe de les confirmer indŽpendamment.

En rŽsumŽ, la couverture mŽdiatique de Katrina, ici ou ailleurs, sĠavre une faillite quasi gŽnŽrale : erreurs de fait, mŽconnaissance de lĠhistoire, de lĠingŽnierie, des questions constitutionnelles, du terrain local ; promotion, non de lĠinformation, mais de lĠidŽologie, sensationnalisme, tout est ramenŽ ˆ des questions de basse politique o, de faon systŽmatique, un agenda anti-Bush prend le pas sur toute autre considŽration. Si tel est le ch‰teau des brouillards, comment accorder confiance aux mŽdias sur les problmes urgents de notre temps : en vrac, lĠAmŽrique, Bush, le rŽpublicanisme, lĠIrak[xviii], lĠislamisme, le rŽchauffement climatique, lĠŽconomie, lĠONU et le scandale Ç PŽtrole contre nourriture È etc. ? Les mŽdias nous fabriquent un monde indŽchiffrable, dĠo toute rationalitŽ critique est absente. Et nous ne cessons dĠtre abasourdis par des consŽquences dont les causes ont ŽtŽ rendues inintelligibles. La Ç  rue (ou le tŽlŽphone) arabe È, cĠest nous !

Mais revenons ˆ la presse franaise ; couvrant les Etats-Unis, ce quĠelle rŽvle, cĠest un syndrome : celui  qui prŽvient la France et les Franais dĠaccepter et de se rŽsoudre ˆ avoir perdu, dŽfinitivement semble-t-il, son statut de grande puissance. Les criailleries dĠun Villepin ˆ lĠONU avant la guerre dĠIrak nĠy changent rien ; au contraire, elles aggravent le mal, puisque quĠelles garantissent que lĠAmŽrique nĠŽcoutera pas son alliŽ. Par un tour de passe-passe extraordinaire (et dont jĠadmire le culot), le gŽnŽral de Gaulle avait rŽussi ˆ imposer la prŽsence de la France officieuse (Libre) ˆ la table des nŽgociations de la victoire, aux c™tŽs des Etats-Unis, de lĠURSS et de la Grande-Bretagne, alors que la France officielle (celle de Vichy) Žtait de lĠautre c™tŽ de la table, dans le camp des totalitaires dŽfaits. Ces temps sont maintenant rŽvolus, seuls restent lĠaigreur, la dŽception, la malveillance et le ressentiment contre une AmŽrique qui, pour sa part,  peine ˆ assumer son r™le de locomotive de la dŽmocratie et de la prospŽritŽ en face dĠune Europe bien dŽfaillante. Tout cela explique, mais nĠexcuse pas, les flots de dŽsinformation malveillante que doivent subir les Franais.

On pourrait arguer de lĠanti-gallicisme des AmŽricains ; certes, il y a des sites web anti-franais, et parfois les mŽdias se font lĠŽcho de ce sentiment. Mais tout est question de proportions. Nation dĠimportance secondaire, la France ne se taille nullement dans lĠimaginaire amŽricain la place capitale que les USA occupent dans le discours public franais et les fantasmes des citoyens. Un ministre amŽricain qui invoquerait les mŽfaits du modle franais soulverait des haussements dĠŽpaule ; on sait la fonction de repoussoir que remplit par contre le Ç modle anglo-saxon È dans le discours politique franais[xix].

Sur le plan Žconomique, il faut aussi remettre les pendules ˆ lĠheure. Partout dans les mŽdias, le mythe court que Bush, ˆ cause des rŽductions dĠimp™t quĠil a dŽcidŽes, aurait mis la nation ˆ genoux ; en y ajoutant les dŽpenses de la guerre en Irak, les ƒtats-Unis seraient dans lĠincapacitŽ de subvenir aux besoins des opŽrations de secours. Or, et je sais que le fait va contre le bon sens et lĠintuition des Žconomistes du CafŽ du Commerce, LES RƒDUCTIONS DĠIMPïT AUGMENTENT LES RECETTES FISCALES, parce que lĠŽconomie se dŽveloppant plus rapidement, produit plus de richesse : lĠassiette de la taxation sĠagrandit. Ainsi, les rŽductions dĠimp™ts de Reagan ont non seulement remis lĠŽconomie amŽricaine sur la voie de la croissance aprs les annŽes septante de la stagflation nixonienne[xx] et du Ç malaise È cartŽrien, elles ont AUGMENTƒ[xxi] les recettes fiscales entre 1980 et 1988. Il est plus que probable que les diminutions dĠimp™t promulguŽes par Bush ont ŽvitŽ une rŽcession mondiale en stimulant la croissance globale, aprs la catastrophe du 11 septembre 2001, qui a produit une coupe de 80 ˆ 10 milliards du produit national brut amŽricain. Tout comme dans le cas de Reagan, les diminutions dĠimp™ts ont encore une fois gonflŽ les recettes fiscales de 66 milliards de dollars en quatre ans. Par contre les dŽpenses ont augmentŽ de 30% (562 milliards de dollars pendant la mme pŽriode). On dira que cĠest ˆ cause de lĠIrak. Mais ce nĠest vrai quĠen partie ; la cause du dŽficit est avant tout lĠappŽtit incontr™lŽ des politiciens pour des subsides sans aucune valeur Žconomique, mais qui assurent leur rŽŽlection au Congrs par des Žlecteurs repus et satisfaits. Dans ce contexte, la subvention de 250 milliards de dollars (50.000 dollars par habitant) rŽclamŽe au gouvernement par les SŽnateurs Landrieu et Vitter, mme si elle offense la raison, est dans la logique de ce systme de patronage.

On me rŽtorquera une fois de plus les inŽgalitŽs, on me jettera ˆ la tte Ç seuls les riches profitent de lĠabaissement des imp™ts È ; lˆ encore, on est dans le mythe : en 2004, 40% de la population NE PAYE AUCUN IMPïT FƒDƒRAL. Le cinquime (20%) au sommet de lĠŽchelle des revenus paie 80% DE TOUS LES IMPïTS. Par ailleurs, je prŽfre un modle Žconomique qui offre des chances de se tirer de sa condition, et qui permet de subvenir aux dŽpenses sociales de lĠŽtat, ˆ un modle Žconomique stagnant qui emprisonne  les citoyens dans leur mŽdiocritŽ. Les rŽductions dĠimp™ts bushiennes nĠont donc pas affaibli lĠAmŽrique, elles ont amŽliorŽ sa performance Žconomique et donc sa capacitŽ ˆ affronter un dŽsastre national.

Et, puis, il faut garder ˆ lĠesprit les dimensions relatives des pays. En 2004, le produit national brut des Etats-Unis Žtait de 12 trillions de dollars environ (12 mille milliards de dollars, 40.000$ par habitants). Pour la France, toujours en 2004, on obtient 1,7 trillion, 28.000$ par habitant[xxii]. Katrina a ruinŽ au moins 160.000 maisons en Louisiane seule, affectŽ plus de mille systmes de distribution dĠeau sur 280.000 km2. Mais supposons que Katrina ait causŽ pour 125 milliards de dŽg‰ts, ce ne serait encore quĠun peu plus de 1.25% du PNB, 413$ par habitant. Posons par hypothse que lĠaddition fŽdŽrale atteigne 200 milliards. Pour la couvrir, il suffit, soit que lĠon augmentent de 1.75% la ponction fiscale sur lĠŽconomie, soit que lĠŽconomie, en croissant, dŽgage 1.75% de recettes imposables supplŽmentaires. ‚a nĠest pas la fin du monde dans une Žconomie qui, rŽcemment,  croissait en moyenne de 3% par an, c'est-ˆ-dire de 360 milliards de dollars.

Ceci dit, de par le monde, les bureaucraties sont sÏurs : entre lĠEurope et lĠAmŽrique, seule lĠŽchelle du gaspillage et de la corruption diffre.

En rŽsumŽ, en vertu de la dŽsinformation, des prŽjugŽs qui courent dans les mŽdias, lĠAmŽrique, ses complexitŽs, sa diversitŽ sont rŽduits ˆ des clichŽs : elle en devient pour le citoyen alpha un rŽbus indŽchiffrable. Le problme est quĠil croit en dŽtenir la clŽ magique.

6) Ç We are down, but not out È

Quand une catastrophe de la dimension de Katrina arrive, je ne peux mĠempcher de revenir ˆ mon tre natif, ˆ ma forme premire, celui dĠun vieil europŽen dŽsabusŽ, cynique, sceptique et pessimiste. JĠai tendance ˆ oublier lĠoptimisme foncier, la gŽnŽrositŽ, la solidaritŽ et la bontŽ du peuple amŽricain et de lĠhumanitŽ en gŽnŽral ; les exceptions sĠimposent chez moi aux dŽpens de la rgle. Quelques exemples, outre ceux dont jĠai ŽtŽ le tŽmoin personnel, et o jamais les divisions de race, de classe, de nationalitŽ, de religion ne sont entrŽes en jeu : en UNE semaine, les organisations caritatives ont reu CINQ CENT MILLIONS de dollars des particuliers, les corporations ont donnŽ 350 millions et continueront ˆ donner, le Kowe•t a donnŽ 500 millions, le gouvernement dŽpense sans broncher UN MILLIARD par jour pour lĠensemble de lĠopŽration (signe dĠune solidaritŽ nationale, puisque les contribuables, cĠest dire nous tous, ne sĠŽlvent pas contre cette facture que nous finirons par acquitter), le Texas accueille 35.000 rŽfugiŽs ˆ bras ouverts, Bali, le Sri Lanka, pays parmi les plus pauvres du monde, font des donations, le Canada, la France fournissent une aide substantielle, un rescapŽ des camps de concentration arrive ˆ lĠambassade amŽricaine en Isra‘l avec 1000 euros dans une enveloppe par reconnaissance pour avoir ŽtŽ sauvŽ de lĠextermination par lĠarmŽe amŽricaine en 1945, les soldats irakiens de la base de Taji ont rŽunis un million de dinars, le colonel Abbas Fadhil a dŽclarŽ : Ç Nous sommes tous frres. Quand lĠun de nous endure une tragŽdie, nous partageons sa douleur È É la liste des gestes admirables nĠen finit pas.

Voici ce que jĠavais notŽ dans mon journal de bord au 6 septembre :

Ç AujourdĠhui 6 septembre, reprise des cours interrompus par Katrina. Je mĠassure que tous mes Žtudiants et leurs familles sont en sŽcuritŽ. Je mĠŽtais promis de ne pas parler de lĠouragan, mais pour finir jĠen parle, et mon pessimisme de vieil europŽen ne peut sĠempcher de refaire surface. JĠai Žvidemment forcŽ la note. Ë la fin du cours, un Žtudiant un peu intimidŽ vient me reprendre et me dit en substance : Ç  NĠeffrayez pas, ne dŽsespŽrez pas les Žtudiants ! Ds mardi, le lendemain du passage de lĠouragan, jĠai ŽtŽ volontaire pour une organisation de santŽ, les gens arrivaient on leur donnait les premiers soins, tout marchait ˆ merveille ! Nous devons tre optimistes È

JĠai vu aussi, personnellement, partout, des exemples extraordinaires de dŽvouement partout ; sans jamais penser ˆ sĠŽpargner personnellement, sans mesquinerie, sans chipoter sur rien, des millions dĠinconnus ont fait un don total de leur personne, de leurs ressources, de leur intelligence, de leurs aptitudes, de leurs logements avec une gŽnŽrositŽ et un dŽvouement sans limites ˆ dĠautres inconnus, quelle que soient leur race et leur identitŽ, jusquĠˆ mon assistante dĠorigine franaise qui a fait du volontariat que personne ne lui avait demandŽ, et mon ancienne assistante qui a organisŽ discrtement une collecte en France pour les victimes ; jusquĠˆ mon universitŽ qui hŽberge provisoirement le Consulat de France ˆ la Nouvelle-OrlŽans (ce sont des ŽvacuŽs, comme tout le monde), pour quĠil puisse sĠoccuper des quelque 900 ressortissants rŽsidant dans la ville ;  jusquĠaux Žtudiants de ma classe ce semestre: un Žtudiant camerounais nous arrive de lĠUniversitŽ de New Orleans, sous les eaux et fermŽe jusquĠen janvier. Il a perdu la maison dont il Žtait le propriŽtaire, il est sŽparŽ de sa femme et vit dans un refuge ˆ Baton Rouge. Bien que tout ˆ fait dŽsorientŽ, il me dit bravement: Ç JĠŽtudie ˆ la bibliothque, cĠest trop difficile dĠŽtudier au refuge È. Aussit™t, six Žtudiants se prŽcipitent pour lĠaider.

Une des mes Žtudiantes a toute sa famille ˆ Gulfport, Mississippi. Sur neuf maisons, six ont ŽtŽ entirement rasŽes, les survivantes seront inhabitables pendant des mois. Tout le monde est sain et sauf, et elle ajoute cette remarque : Ç JĠai fait du volontariat pour les ŽvacuŽs, a mĠa remontŽ le moral È.

Je mĠexcuse de rompre partiellement lĠanonymat des ces ‰mes secourables, mais je ne pouvais passer leur exemple sous silence : il mĠa remontŽ le moral au bon moment[xxiii].

Nous avons eu de la chance! JĠavais craint cinquante mille morts, il nĠy en aura probablement pas plus de mille.

Et encore : dŽjˆ les dŽcideurs et hommes dĠaffaires de la Nouvelle-OrlŽans font des plans pour la reconstruction[xxiv], pour une parade pour le Mardi Gras en 2006 ; dŽjˆ des centaines de milliers dĠŽvacuŽs se dŽcident ˆ reprendre leur destinŽe en main.

Je vous garantis que le Mardi Gras de 2006 sera exceptionnel, et je vous invite tous ˆ y participer !

En un jour, Baton Rouge a vu sa population doubler, de 350.000 ˆ 700.000 habitants, et est soudainement la plus grande ville de Louisiane. Les h™pitaux sont dŽbordŽs. En ville, le vrombissement des hŽlicoptres et les sirnes des ambulances sont devenus le bruit de fond. LĠinfrastructure routire avait dŽjˆ vingt ans de retardÉil est maintenant pratiquement impossible de se dŽplacer. Enfin, cela nĠest rien.

Katrina a rŽvŽlŽ le meilleur et le pire, la gŽnŽrositŽ et la haine, la btise et lĠhŽro•sme. Le 15 septembre, un sondage rŽvle que 61% de la population pense que lĠAmŽrique sortira plus forte de la catastrophe. Rien ne peut abattre cette nation, sinon une implosion quĠelle aurait causŽe par ses divisions internes. Les terroristes sont sans doute ceux qui ont suivi le dŽsastre avec le plus dĠattention : ils auraient tort dĠen conclure quĠils pourraient, avec  quatre Ç Katrinas È, en finir avec le grand Satan, tout comme ils ont eu tort de croire que le 11 septembre rŽvŽlerait les fondations en carton p‰te dĠun tigre en papier.

Katrina a renouvelŽ ma confiance dans le peuple amŽricain. Il reb‰tira ce qui a ŽtŽ dŽtruit et fera ce quĠil faut faire, comme, la plupart du temps dans son histoire, il lĠa prouvŽ. 

Il ne faut jamais dŽsespŽrer de lĠAmŽrique ; la Couronne anglaise, les nazis, les soviŽtiques, les totalitaristes de tout poil, tous ceux qui, au cours de lĠhistoire, ont espŽrŽ quĠelle sĠŽcroulerait se sont trouvŽ dŽmentis.

Il ne faut jamais douter de la solidaritŽ humaine.

 

 

Deux tŽmoignages

1.

Sous toutes rŽserves quand ˆ son authenticitŽ, voici la traduction dĠune lettre dĠun tŽmoin oculaire, postŽe sur les Forums du Monde au sujet de Katrina :

J.L. a reu une lettre d'un de ses amis de la N.O. qu'il a reu de son frre ; elle en a assurŽ la traduction:

Merci mon frre. Nous sommes OK. Ma femme est ˆ Austin avec les trois enfants chez sa s¦ur. A la Nouvelle-OrlŽans, j¹ai fait face avec deux amis. J¹ai rŽussi. Ma maison est OK ˆ 99,99 %. Pas d¹eau dans la rue ni dans la maison. Je me suis prŽparŽ en stockant 450 litres d¹eau, 560 litres d¹essence, 2 gŽnŽrateurs, et un rŽfrigŽrateur, un garde-manger et un congŽlateur pleins de nourriture. Nous savions que, si nŽcessaire, nous trouverions un approvisionnement illimitŽ dans les maisons que nos familles avaient quittŽes ˆ la h‰te.
J¹ai pilotŽ un bateau avec mon ami, Guy C., ˆ travers la ville de La Nouvelle-OrlŽans, essayant de secourir les gens dans leurs greniers. Nous sommes partis de Old Hammond Highway, sur le pont du canal de la 17 Rue. On nous a demandŽ de ne pas rapporter les morts, mais seulement les vivants.
Nous avons trouvŽ un mort ˆ l¹angle des rues Jewel et Sardonyx et nous l¹avons seulement attachŽ au porche par la cheville avec une corde afin qu¹il ne dŽrive pas. J¹ai priŽ pour son ‰me avant de le quitter. Jamais auparavant je n¹avais vu de mort hors d¹un funŽrarium.
Nous avons dŽcouvert Maurice F., professeur ‰gŽ de 80 ans. Il avait une fracture de la hanche et une jambe raide. Il Žtait ŽpuisŽ et dŽlirait. Il Žtait au 3 Žtage de son appartement, derrire le thމtre Lee, assis sur son balcon, avec de l¹eau juste au-dessous de lui. Nous avons pŽnŽtrŽ dans son
appartement, rempli son sac de quelques vtements et de mŽdicaments et nous l¹avons hissŽ par-dessus le balcon et dŽposŽ dans le bateau. Nous l¹avons remis au FEMA qui allait le transporter par hŽlicoptre ˆ Baton Rouge.
Mes frres de l¹Žcole du Mt Carmel avaient de l¹eau jusqu¹ˆ 5 cm au-dessous du 3 Žtage. Des maisons d¹un seul Žtage de Lakeview, seul le toit apparaissait. La statue de St Dominique Žtait noyŽe.
Je n¹avais jamais fait l¹expŽrience d¹un vent pareil. Je ne sais pas quelle Žtait sa vitesse, mais la pluie causait la sensation d¹un tatouage sur tout le corps. Quand une feuille vous frappait, elle laissait un bleu. Les arbres se cassaient ou bien se pliaient en deux avant de rebondir ˆ la verticale.
Chaque jour nous avons fait quelque chose de diffŽrent. Le premier soir (lundi), nous sommes allŽs de maison en maison pour attacher les portes et fentres que le vent avait ouvertes ; il nous a fallu 210 m de corde. Nous avons offert de l¹aide pour quitter les lieux, mais personne ne voulait partir. Nous ne connaissions pas l¹Žtendue des dommages des infrastructures.
Nextel Žtait le seul systme de tŽlŽphonie mobile en Žtat de fonctionner. Un de mes amis, en mission en Isra‘l m¹a appelŽ par liaison satellite et m¹a demandŽ de m¹enquŽrir de ses beaux-parents dont il ne savait pas s¹ils Žtaient en vie. Il s¹est avŽrŽ que le vieux monsieur avait une fracture de la main. Il nous a suppliŽs d¹emmener sa femme, car, disait-il, elle le
rendait fou. L¹alarme dans leur maison se dŽclenchait, sonnait pendant 30 minutes puis se dŽclenchait encore 10 minutes plus tard et cela toute la journŽe. Nous avons rŽussi ˆ la dŽconnecter. Nous avons appelŽ leur fille et leur gendre avec mon portable, ils ont pu se parler entre les sanglots. Le
vieux couple ne voulait pas partir, ils ont finalement ŽtŽ ŽvacuŽs mercredi. Des scnes semblables se sont reproduites au moins 15 fois ce jour-lˆ. Le mercredi, nous avons parcouru Lakeview en bateau, ce que je n¹oublierai jamais. Le jeudi, mon beau-pre et mon beau-frre ont pŽnŽtrŽ ˆ la Nouvelle
OrlŽans et m¹ont aidŽ ˆ remplir 3 vŽhicules d¹effets personnels et nous sommes partis ˆ Austin.
"J¹ai ŽtŽ choquŽ lorsque j¹ai vu les nouvelles ˆ la TV pour la premire fois. Je peux vous assurer que pour un salaud, il y a deux mille personnes qui font l¹impossible pour s¹entraider et j¹ai aussi rencontrŽ un millier de bŽnŽvoles Žtrangers ˆ la ville. Chacun posait la mme question : Ç Avez-vous de la nourriture, de l¹eau ? Sinon je peux vous en donner È. Je n¹ai rien fait d¹autre que ce que vous auriez fait. Environ 300 civils, comme nous en bateau, tapaient sur les toits avec des rames, ˆ la recherche de personnes prisonnires dans leurs greniers.
L¹aviditŽ de la presse pour les anecdotes qui montrent la bassesse humaine est Žc¦urante. J¹ai vu de mes propres yeux l¹hŽro•sme de gens Žtrangers ˆ cette ville qui se dŽvouaient jusqu¹ˆ Žpuisement avant que j¹essaie d¹apporter mon aide et qui travaillent encore ˆ la limite de leurs forces.
Nous allons surmonter cette Žpreuve et reconstruire notre vie et notre ville. Je suis encouragŽ par tout ce que j¹ai vu de bon. Je ne peux pas vous dire combien de fois j¹ai pleurŽ de dŽsespoir. Je peux vous dire cependant que j¹ai pleurŽ deux fois plus souvent de reconnaissance envers Dieu Tout Puissant pour n¹avoir pas permis que le cyclone frappe 30 kms plus ˆ l¹Ouest. Je ne peux pas vous dire combien je me fŽlicitais d¹avoir le
chapelet dans ma poche pour pouvoir prier.
J¹ai vŽcu toute une vie en 4 jours. J¹ai pleurŽ de dŽsespoir, j¹ai pleurŽ de gratitude, j¹ai pleurŽ pour les morts, j¹ai pleurŽ pour les vivants, et j¹ai pleurŽ parce que je devais quitter cette ville pour veiller sur ma famille et mes affaires. Je pleure en ce moment en vous Žcrivant. Je ne serai jamais
le mme. Il faudra du temps avant que nous nous retrouvions dans la situation que nous vivions ce prŽcŽdent dimanche et je prie avec l¹espoir que nous serons devenus meilleurs."

2.

Le rŽcit dĠun tŽmoin, postŽ sur le blog de LibŽration, Ç LĠheure amŽricaine È

Trois jours de cauchemar

StŽphane Ciblat, un Franais de 33 ans, chercheur dans un laboratoire pharmaceutique ˆ MontrŽal, passait le week-end ˆ la Nouvelle OrlŽans avec un ami Canadien, Yannick Rose, 30 ans. Aprs avoir quittŽ leur h™tel, le Park Plaza, avec de lĠeau jusquĠˆ la poitrine, ils ont errŽ sur lĠautoroute I-10, avant dĠaller se rŽfugier dans le Superdome, le fameux stade de football couvert.
C'est gr‰ce ˆ ce blog (et ˆ un commentaire postŽ par StŽphane sous le post "Abomination") que j'ai pu recueillir son rŽcit au tŽlŽphone, pendant une heure. Le voici:

"Quand on est arrivŽs dans le Superdome, on sĠest installŽ sur la pelouse artificielle o il y avait encore des gardes nationaux.  Le lendemain matin, il y avait plein de nouveaux arrivants, presque tous noirs et pauvres, et les militaires Žtaient tous partis. Par peur, je pense. Ils restaient aux sorties. Ils ont distribuŽ des rations et de lĠeau, il fallait faire la queue trois heures, mais a allait. Des bandes de jeunes, des gangs, passaient. Ils stockaient de lĠeau et de la nourriture, pour les revendre. JĠai vu une arme, bien quĠon ait tous ŽtŽ fouillŽs ˆ lĠentrŽe.

Mercredi soir, a allait encore, des jeunes jouaient au football amŽricain sur la pelouse, slalomant entre les gens. Mais entre 1 et 2 heures du matin, on a entendu un coup de feu. Alors aprs, le moindre bruit dŽclenchait des mouvements de panique, les gens courraient, laissant leurs enfants derrire, cĠŽtait nĠimporte quoi.  Il y avait des bagarres, les familles rŽussissaient ˆ calmer ceux qui se battaient.

Le jeudi, un petit dŽjeuner a ŽtŽ distribuŽ, devant lĠentrŽe des camions de nettoyage de la pelouse. Puis de lĠeau a ŽtŽ  apportŽe avec des voiturettes de golf, et les gens se jetaient dessus. Il y a eu de la fumŽe -une poubelle en feu, para”t-il- et tout le monde a dž aller sur la promenade du Superdome, en plein soleil, pour respirer.

Les toilettes, ˆ lĠintŽrieur, cĠŽtait une abomination. De la merde partout, des rigoles dĠurine. Des gens dŽfŽquaient dans les couloirs, pissaient dans des bouteilles.

Jeudi, le terrain o l'on Žtait a commencŽ ˆ sĠinonder. Il y a eu une premire rumeur dĠŽvacuation. Mais derrire leurs barrires, les militaires rŽpŽtaient ÒJe ne sais rienÓ. Aprs la rumeur a couru quĠun nouvel ouragan arrivait, samedi. Mme commentaire des militaires: ÒJe ne sais rienÓ.
Finalement,  jeudi matin, le Major Bush -a ne sĠinvente pas- a dŽclarŽ dans un mŽgaphone quĠon allait tre ŽvacuŽs. Il y a eu un calme total  pendant deux heures.

On sĠest mis dans la queue, qui allait vers le centre commercial voisin par une passerelle. Ils ont sŽparŽ les hommes et les femmes, jĠignore pourquoi (j'ai pensŽ que c'Žtait pour tre fouillŽs, mais on ne l'a pas ŽtŽ).  Un type qui Žtait avec nous a ŽtŽ sŽparŽ de sa femme, alors quĠil avait dŽjˆ perdu sa maison et son boulot.

La queue, cĠŽtait le mŽtro de Paris ˆ lĠheure de pointe. On Žtait tassŽs, on ne voyait pas nos pieds. On marchait sur des ordures, des couches, on explosait parfois, en avanant, des bouteilles pleines, peut-tre dĠurine. Il y avait aussi des bouteilles dĠalcool. Cela a durŽ de jeudi midi ˆ vendredi matin, un enfer total.

Des gens sĠŽvanouissaient toutes les deux ou trois minutes. On entendait crier "somebody down" , ÒquelquĠun ˆ terre!Ó. On Žvacuait ces gens vers les barrires. Une femme a perdu ses eaux. A deux reprises, il y a eu des coups de feu et on sĠest tous baissŽs. On nĠavait rien ˆ manger, seulement de lĠeau. Les militaires sĠen foutaient. Parfois ils rigolaient entre eux. A un moment, un type prs de la barrire a eu une crise dĠŽpilepsie. Il bavait, et tout.  On a dit aux militaires : ÒSortez-le bon sang!Ó. Mais un militaire a dit: ҍa va sĠarrter et a iraÓ.

A un moment, pour sĠamuser, les militaires ont envoyŽ vers la foule les bouteilles dĠeau le plus fort possible, comme au baseball. Une femme sĠest pris une bouteille en pleine tte. La Navy est arrivŽ et cĠŽtait pire encore, les soldats nĠarrtaient pas de nous gueuler dessus.

Depuis le car qui nous a emmenŽ vendredi matin vers Dallas, on a vu par les fentres un champ de coton. Les Noirs ont rigolŽ: ÒRien n'a changŽÓ ont-ils dit.

Moi je savais que jĠallais retrouver mon appartĠ, mon confort. Mais pour eux, le cauchemar ne faisait que commencer".

Photos StŽphane Ciblat

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Toute ma reconnaissance va ˆ Jean-Claude Durbant, pour son travail de documentation, Jacques Brasseul qui a relu les Žtapes du texte, Bernard Cerquiglini, Jacques Henric, et Anne Ulentin pour son travail Žditorial.

 

Cliquez sur les images pour les agrandir

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

A soldier from the Army's 82nd Airborne Division helps evacuate Leroy Leaper, who decided to leave the Ninth Ward of New Orleans. Some residents of the ward vowed that they would not leave, even though much of the largely impoverished neighborhood remained underwater. Story, A18.

 

 

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[i] Notamment Joe Liebermann, sŽnateur dŽmocrate du Connecticut, que jĠaurais bien vu en prŽsident. Il fait 3% aux primaires en 2004 et se retire de la course ˆ la prŽsidence. Hillary Clinton, quant ˆ elle, vote tous les budgets de la dŽfense et du Homeland Security, et se repositionne au centre, au grand dam de lĠextrme gauche.

[ii] On aura garde de ne pas confondre le multiculturalisme, qui accorde un poids moral Žquivalent ˆ toutes les revendications de toutes les cultures, avec le pluralisme, qui reconna”t les diffŽrences ˆ lĠintŽrieur dĠun cadre lŽgal qui les transcende.

[iii] Comme jĠen ai ŽtŽ accusŽ sur le blog de LibŽration, Ç Ë lĠheure amŽricaine È : Ç Al, nĠest pas un commentateur comme les autres. MŽfiance. Il ne donne pas une opinion. Il ne rŽagit pas ˆ chaud. Non, cĠest un professionnel. Il sĠappelle Al ici, Voxtruc lˆ, ailleurs il endossera une autre identitŽ. Notez la longueur de ses textes, la richesse de ses argumentaires dŽcoupŽs en petit 1, petit 2, etc., la plŽthore de liens. Il Žgrne inlassablement la doxa bushienne. CĠest un troll, mais un pro, qui Žmarge sur le budget de la CIA ou dĠon ne sait quel agence occulte ou think tank ultra ! È. Bizarre hommage aux efforts que je fais pour Žcrire clairement. (RŽdigŽ par: Hugo, le 7 sept. 05)

[iv] Ë titre de vŽrification, jĠengage mes lecteurs ˆ trouver une note positive sur lĠAmŽrique contemporaine dans deux blogs suivis en France, celui de LibŽration, http://usa.blogs.liberation.fr/  et celui du Monde http://clesnes.blog.lemonde.fr/etatsunis/. Tout rŽcemment le ton a changŽ. Quelle que soit la cause de ce revirement, nos fŽlicitations! On peut Žtendre lĠopŽration ˆ ces quotidiens, mais enfin personne nĠa le temps.

[v] Voir La dŽb‰cle de la pensŽe - Ë propos du 11 septembre 2001.

[vi] Accusation lancŽe pendant un TŽlŽthon par un rappeur noir, avec ˆ c™tŽ de lui, effarŽ, Mike Myers : http://apnews.myway.com/article/20050903/D8CCNBNO0.html . Kanye West, le rappeur, sĠest fait copieusement siffler par le public deux jours aprs : http://www.boston.com/sports/football/patriots/articles/2005/09/09/nfl_kickoff_show_falls_short_at_gillette/

[vii]

[viii] Authentique, de la part dĠune amŽricaine, Cindy Sheehan..

[ix] Celle-lˆ, je lĠadore! Mon ami mĠavait recopiŽ les extraits, je nĠarrivais pas ˆ y croire. Je nĠai ŽtŽ convaincu que quand jĠai vu les photocopies quĠil avait faites. LĠargument historique est peut-tre correcte ; mais le transformer en cocorico, sans savoir comment les franais auraient fait face ˆ lĠexpansion du lieu stratŽgique est du plus haut comique.

[x] LĠ Ç AmŽrique de Bush È, cĠest 62 millions dĠŽlecteurs en 2004, une coalition bien plus bigarrŽe, selon nĠimporte quel critre, que celle qui rŽunirait par hypothse les votants du PS et de lĠUMP en France.

[xi] CĠest cela, ouiÉ

[xii] JĠavais lĠimpression, peut-tre fausse, que nous payions le pŽtrole irakien au prix du marchŽÉ.

[xiii] Cependant, il ne faut pas dŽsespŽrer de la France. Le lendemain, le Figaro publie un article qui tŽmoigne dĠune comprŽhension profonde des Etats-Unis ; on peut dŽbattre des thses de lĠessayiste, marquer son accord ou son dŽsaccord. Pourquoi ? parce que nous sommes enfin sur un terrain rationnel et factuel.

Aprs Katrina, un Etat amŽricain plus fort, par Guy Sorman :
Mauvaise nouvelle pour les antiamŽricains : les Etats-Unis n'Žtant pas l'Atlantide, ils ne seront pas plus engloutis par l'ouragan Katrina qu'ils ne furent anŽantis par les attentats du 11 Septembre. De nouveau, il appara”tra que la sociŽtŽ amŽricaine dispose d'une grande facultŽ d'encaisser les coups et de rebondir. Comme San Francisco en son temps, aprs le tremblement de terre de 1906, puis Manhattan en 2001, La Nouvelle-OrlŽans sera reconstruite. Ce pronostic se fonde sur l'histoire des Etats-Unis, mais plus encore
sur une analyse de sa sociŽtŽ.

Vaste nation dŽcentralisŽe, la faiblesse de l'Etat central l'expose ˆ
l'adversitŽ, celle de la nature ou des terroristes ; mais l'efficacitŽ de la sociŽtŽ civile et du marchŽ, sans trop attendre que le gouvernement y pourvoie, favorise la rŽcupŽration. On sait que Manhattan est restaurŽ par des promoteurs privŽs ; pareillement, on voit dŽjˆ la chambre de commerce, dans une logique d'efficacitŽ Žconomique, planifier la reconstruction de La Nouvelle-OrlŽans. On notera aussi, ce qui est peu mentionnŽ en dehors des Etats-Unis, que quelque 500 millions de dollars ont ŽtŽ collectŽs par les voies privŽes des Žglises et fondations au profit des victimes. Croire que ces victimes attendent tout de leur gouvernement, sanctions et rŽparations, est une projection mŽdiatique et fantasmatique de nos moeurs sur les leurs.

Est-ce ˆ dire qu'il ne s'est rien passŽ et que tout continue ˆ l'identique ? L'image des Etats-Unis, dit-on, s'est dŽgradŽe ; il y a du tiers-monde dans cette puissance-lˆ. Mais la rŽputation des Etats-Unis Žtant dŽjˆ au plus bas, sa dŽgradation ne changera rien ni ˆ l'intŽrieur ni en dehors. Les non-AmŽricains qui en imagination
avaient deux fois votŽ contre George Bush ont perdu deux fois ; les AmŽricains en sont peu influencŽs, la ligne de partage chez eux entre rŽpublicains et dŽmocrates n'est pas affectŽe par Katrina ou al-
Qaida, et moins encore par ce que l'on pense ailleurs. Politiquement, idŽologiquement divisŽs selon une ligne de fracture radicale, les Etats-Unis l'Žtaient avant et le resteront.

Plus significatif en revanche que la compassion-jubilation
antiamŽricaine sera l'Žvolution du r™le de l'Etat central, fŽdŽral, aux Etats-Unis. L'ouragan Katrina est vŽcu comme un Žchec des pouvoirs locaux tout autant et plus encore qu'une dŽfaillance du gouvernement de Washington. Ce sont les Žlus locaux qui ont aussi refusŽ d'investir dans les services publics et les infrastructures, autant que le Congrs des Etats-Unis dans cette sociŽtŽ o, de toute manire, personne ne veut payer d'imp™ts. On envisagera donc que Katrina, s'ajoutant au 11 Septembre et allant dans le mme sens, renforcera la mission sŽcuritaire, ˆ l'intŽrieur aprs l'extŽrieur, du gouvernement central ; cette tendance Žtait engagŽe avec la crŽation d'un ministre de la SŽcuritŽ, elle devrait se poursuivre avec la crŽation d'un ministre des Infrastructures. On pense ˆ un
prŽcŽdent, rŽpublicain, lorsque le gouvernement d'Eisenhower, dans les annŽes 50, entreprit le maillage autoroutier des Etats-Unis. On imagine volontiers un autre gouvernement rŽpublicain, celui de George
Bush, adoptant une initiative comparable.

Les AmŽricains, les rŽpublicains en particulier, renonceraient-ils ˆ
leur prŽfŽrence idŽologique pour un Etat minimum ? Ils y ont dŽjˆ renoncŽ : depuis 2001, ce qui est peu observŽ ˆ l'extŽrieur, les intellectuels nŽoconservateurs en tte, comme Francis Fukuyama, ne cessent d'Žcrire qu'une sociŽtŽ libre exige un Etat fort. Mais un Etat de sŽcuritŽ, veilleur de nuit mais vingt-quatre heures sur vingt-quatre, se dŽfaisant par ailleurs de ses missions sociales, culturelles, Žducatives, sur le marchŽ, sur les fondations charitables et sur les administrations locales. L'ouragan renforce cette vision nŽoconservatrice de l'Etat : au centre la sŽcuritŽ
renforcŽe, ˆ la sociŽtŽ civile et au marchŽ tout le reste.

* Essayiste.

http://www.lefigaro.fr/debats/20050913.FIG0289.html?080153

[xiv] Je me focalise sur la presse franaise, mais, comme on lĠa vu, la presse amŽricaine, bien souvent, nĠest pas  non plus innocente. La BBC non plus, dĠaprs Tony Blair, choquŽ par Ç  la haine de lĠAmŽrique È dont fait preuve sa couverture de Katrina.

[xv] Cette fonction politique de lĠantiamŽricanisme nĠest pas propre ˆ la France. Elle a permis ˆ Schršder de se faire Žlire en Allemagne. Il se peut que lĠantiamŽricanisme porte Villepin au pouvoir en 2007. Il sera certainement un argument central contre Sarkozy.

[xvi] Autre opinion : The Hurricane of Anti-Americanism: The Blame Game's Real Target.

[xvii] Il ne faut pas dŽsespŽrer des dŽmocrates: Donna Brazile, conseillre stratŽgique de la campagne dĠAl Gore en 2000, apporte son soutien sans rŽserves ˆ George Bush dans un lettre ouverte, trois jours aprs lĠallocution tŽlŽvisŽe du prŽsident, prononcŽe ˆ Jackson Square, devant la cathŽdrale Saint-Franois.

http://www.washingtonpost.com/wp-dyn/content/article/2005/09/16/AR2005091602167.html :

I Will Rebuild With You, Mr. President, by Donna Brazile, Saturday, September 17, 2005 :

ÔMieux que personne, je sais quĠil y a des moment o il semble que notre nation est divisŽe de faon irrŽmŽdiable. Il y a des moments o nous nous sentons si diffŽrents les uns des autres que nous nĠarrivons pas ˆ croire que nous sommes des membres de la mme famille. Nous sommes une nation une. Nous sommes une famille [É]. Quand le prŽsident nous a demandŽ de nous impliquer dans la reconstruction jeudi soir, il ne nous a rien demandŽ dĠextraordinaire. Il nous demandait dĠtre amŽricains et de faire ce que les amŽricains font toujoursĠ.

[xviii] Encore une fois je renvoie ˆ Hertoghe, op.cit.

[xix] LĠantŽcŽdent historique est Vichy, dont la propagande vouait aux gŽmonies les Ç anglo-saxons È. Voir Philippe Roger, op. cit. p 461 sqq.

[xx] Nixon Žtait dirigiste, il avait mis en place un contr™le des prix et des salaires catastrophique.

[xxi] Pour les Žtats et lĠŽtat fŽdŽral.

[xxii]La comparaison est faite sur la paritŽ du pouvoir dĠachat, qui donne une vue rŽaliste des diffŽrences :

http://www.cia.gov/cia/publications/factbook/fields/2001.html et http://www.cia.gov/cia/publications/factbook/geos/fr.html#Econ 

La diffŽrence entre lĠAmŽrique et la France est donc de lĠordre de 40%. Sans correction pour comparer le pouvoir dĠachat (en termes nominaux), les chiffres sont plus favorables ˆ la France :

http://www.worldbank.org/data/databytopic/GDP.pdf.

[xxiii] Autant pour le poncif, fort rŽpandu dans la presse franaise,  de lĠamŽricain-moyen- Žgo•ste--et-individualiste-qui-ne-sĠintŽresse-quĠau-Dieu-Dollar.

[xxiv] Le dŽbat sur quoi et comment reconstruire a dŽjˆ commencŽ: http://www.slate.com/id/2125810/; Some DAMAGE REPORTS.

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