1. Katrina, un ouragan dĠantiamŽricanisme
2. Problmes historiques, sociaux et politiques
3. ParticularitŽs bien de chez nous
4. La rŽpartition des responsabilitŽs
5. LĠ‰ge de la dŽsinformation

4. La rŽpartition des responsabilitŽs

La vŽritŽ nĠŽclate pas quand on fait la moyenne des opinions, elle est ailleurs. Katrina joue ˆ cet Žgard le r™le dĠune arracheuse de feuilles de vigne : les failles des individus et des systmes apparaissent au grand jour, mais aussi leur efficacitŽ, leur gŽnŽrositŽ et leur hŽro•sme : une catastrophe dŽvoile lĠtre dans sa vŽritŽ. Et aussi : ce que jĠŽcris ici est sous toute rŽserve ; il y aura une commission dĠenqute nationale et nous en apprendrons probablement de belles. Je me mŽfie toutefois de ces enqutes, les commissions parlementaires ont tendance au blanchissement facile. DĠautre part leurs recommandations font lĠimpression de mouches qui piquent un diplodocus immense, lent ˆ rŽagir (par exemple, la commission du 11 septembre, dont les exhortations urgentes nĠont toujours pas ŽtŽ appliquŽes, ou encore lĠexercice dĠŽvacuation de la Nouvelle-OrlŽans en juillet 2004, dont on attend toujours les conclusions). Enfin, chaque jour apporte sa moisson de rŽvŽlations et de rumeurs, donc cet Žtat des lieux est pour le moins provisoire et sujet  ˆ constantes rŽvisions et corrections.

            Attribuer les responsabilitŽs est donc un exercice pŽrilleux, provisoire, quelque peu prŽmaturŽ et intrinsquement politique ; cependant, la gauche amŽricaine, soutenue par la majoritŽ des mŽdias, sĠy met ds lĠatterrissage de Katrina, et est ensuite relayŽe par la presse europŽenne, qui, fort souvent, se contente de faire paresseusement des traductions des grands journaux nationaux dŽmocrates, comme le Los Angeles Times ou le New York Times. Le jeu du bl‰me commence ˆ gauche ds le 2 septembre, et va sĠamplifier dŽmesurŽment dans les jours qui suivent.

LĠadministration Bush va rŽagir avec lenteur (autant pour les gŽnies de la manipulation mŽdiatique).

Établir ne serait-ce qu’une simple chronologie des événements bruts implique déjà, au premier niveau, une interprétation signifiante. Voici une chronologie de Katrina à gauche. Cette dernière peut être comparée avec une autre chronologie. Voir également, http://rightwingnuthouse.com/archives/2005/09/04/katrina-response-timeline/.

Est aussi intéressant un blog par un habitant de la Nouvelle-Orléans, jour par jour.

Ici encore, pour rŽpondre, il faut remonter haut dans le temps, c'est-ˆ-dire ˆ la Constitution mme des ƒtats-Unis. Le fŽdŽralisme y est lĠun des principes les plus profondŽment ancrŽs : lĠAmŽrique est un assemblage dĠŽtats souverains coiffŽ dĠun gouvernement fŽdŽral aux pouvoirs limitŽs. Plusieurs problmes, pour notre sujet, sont cruciaux :

1. La garde nationale, malgrŽ son nom, ne peut tre mise en action que par une dŽcision du gouverneur de lĠEtat (ce qui pose la question : que faire quand plusieurs Žtats sont affectŽs par une catastrophe sans prŽcŽdent ; que faire quand le gouverneur est indŽcis et incompŽtent, et, appartenant ˆ un parti, rŽpugne ˆ faire intervenir le prŽsident qui est dĠun autre parti.

2. Les autoritŽs et les forces municipales, cantonales (= parish en Louisiane) et de lĠEtat sont responsables, dans cet ordre, de la rŽponse initiale ˆ un dŽsastre. LĠintervention fŽdŽrale, logistiquement plus lourde, ne peut tre dŽployŽe que dans un dŽlai plus long, 72 heures au minimum. Dans les cas de Katrina, lĠinondation des routes dĠaccs (la Nouvelle-OrlŽans nĠa que trois routes dĠŽvacuation) et lĠeffondrement de ponts vitaux, il faut sans doute rajouter au moins 48 h ˆ ce dŽlai. Chose incroyable : les autoritŽs fŽdŽrales ne recevaient pas les informations des autoritŽs locales, le rŽseau de communication ne fonctionnant plus.

3. Le prŽsident ne PEUT pas faire intervenir les forces armŽes dans un Žtat sans demande expresse de son gouverneur (article Posse comitatus, le fait du prince, de la constitution, 1878 : Whoever, except in cases and under circumstances expressly authorized by the Constitution or Act of Congress, willfully uses any part of the Army or the Air Force as a posse comitatus or otherwise to execute the laws shall be fined under this title or imprisoned not more than two years, or both. -Title 18, U.S. Code, Section 1385). En vertu du mme esprit fŽdŽraliste, le dŽpartement ministŽriel du Homeland Security, et la Federal Emergency Management Agency ne peuvent que rŽpondre aux demandes dĠun Žtat, non sĠimmiscer dans ses affaires; on peut prŽvoir quĠˆ la suite de Katrina, ces dispositions vont tre profondŽment revues. Par ailleurs, le DHS et la FEMA ont, placŽes sous lĠautoritŽ de la gouverneure, des antennes locales dans les Etats qui devraient tre en premire ligne.

Et cĠest une bonne chose, il faut prŽvenir lĠenvoi de la troupe au moindre prŽtexte. Ici, nul nĠest au-dessus de la loi, pas mme Nixon. Si Bush Žtait intervenu directement, cĠežt ŽtŽ en violation de la Constitution des Etats-Unis. Il aurait pu fŽdŽraliser la Garde Nationale locale, mais il semble que ce dŽbat se soit perdu dans une glaciation bureaucratique.

4. Pour surmonter lĠindŽcision de la gouverneure Kathleen Blanco, le prŽsident aurait pu envoyer la troupe en invoquant lĠInsurrection Act (Title 10 USC, Sections 331-335). This act allows the president to use U.S. military personnel at the request of a state legislature or governor to suppress insurrections. It also allows the president to use federal troops to enforce federal laws when rebellion against the authority of the U.S. makes it impracticable to enforce the laws of the U.S.  

Il est possible quĠil lĠait fait, mais cĠest ˆ prendre avec des pincettes. Quoi quĠil en soit, il sĠagissait dĠune inondation, non dĠune insurrection.

Pour rŽsumer, la multiplicitŽ des responsabilitŽs et des centres de dŽcision, dues ˆ la structure fŽdŽrale des Etats-Unis, les lenteurs de toute bureaucratie, apparaissent  comme un des obstacles majeurs ˆ lĠefficacitŽ des secours. Et cĠest la diffŽrence dĠavec le 11 septembre : ˆ New York, il y avait un leader ˆ lĠesprit clair, qui ne pleurait pas ˆ la tŽlŽvision et ne lanait point dĠhasardeuses rumeurs et dĠoiseuses rŽcriminations, Rudolf Giuliani, source de toute autoritŽ, qui coordonnait les efforts de 32 dŽpartements et agences diffŽrents, en bŽnŽficiant dĠun rŽseau de communication intact. Par contraste, les leaders de Louisiane passaient leur temps ˆ se fŽliciter de lĠexcellence de leurs actions et ˆ accuser le gouvernement fŽdŽral de toutes les inepties. Moment qui a atteint le sommet du surrŽalisme quatre jours aprs le dŽsastre, le maire Nagin sort dĠun entretien avec Bush, visiblement rassŽrŽnŽ par les paroles du commandant en chef. Puis, devant les camŽras de tŽlŽvision, il pose cette question ahurissante : Ç Mais quelle est la cha”ne de commandement, ici ? È

            Faire la part des responsabilitŽs, cĠest aussi faire la part des choses sur le plan de la durŽe : dans les premires 72 h dĠune catastrophe, les autoritŽs municipales et locales assument la pleine responsabilitŽ des opŽrations : ensuite, leurs efforts fusionnent avec ceux de lĠadministration nationale, plus lourds logistiquement, et donc plus lents ˆ se dŽployer.

4.1. ResponsabilitŽs locales

Quant ˆ moi, pendant la crise, et de ce que je voyais ˆ la tŽlŽ, jĠŽtais indignŽ que les hŽlicoptres de la Cost Guard dŽposent, sans instructions, sans eau, et sans vivres, des rescapŽs sur une autoroute. Je mĠangoissais de la situation au Superdome, o sĠentassaient 25.000 personnes, beaucoup de vieux, de malades, de femmes et dĠenfants, de dŽmunis, de sans abris, de droguŽs qui avaient obŽi aux ordres du maire C. Ray Nagin. Le toit avait cŽdŽ en partie, il nĠy avait pas dĠair conditionnŽ, dĠeau, de sanitaires (voir le tŽmoignage dĠun rescapŽ franais), la sŽcuritŽ Žtait minimale, voir inexistante, alors que des bandits avaient rŽussi ˆ passer des armes dans le refuge malgrŽ les fouilles ? Les rumeurs de meurtres, de pŽdophilies, de viols allaient bon train. La plus folle fut celle que lana un activiste noir (et quĠil rŽtracta presque immŽdiatement): des noirs avaient recouru au cannibalisme pour survivre[i]. Les bruits se rŽvŽlrent par la suite, pour la plupart, sans fondement.

Cependant, ma colre ne sĠapaisait pas. Comment Žtait-il possible quĠon laisse 32.000 personnes coincŽes dans une situation aussi pŽrilleuse pendant quatre jours, dans le Superdome, le Convention Center ou sur lĠautoroute ? Pourquoi les abandonner pratiquement ˆ eux-mmes, ALORS QUE JE VOYAIS DE MES PROPRES YEUX QUĠILS ƒTAIENT ACCESSIBLES PAR LA ROUTE, puisque les camions des tŽlŽvisions nationales, avec leur lourd Žquipement, Žtaient sur place et diffusaient ?

Rappelez-vous, et ceci est crucial, que les autoritŽs locales sont  en premire ligne, quĠŽvacuer la Nouvelle-OrlŽans exige au moins 72h, ET QUE CES MĉMES AUTORITƒS SONT RESPONSABLES DE LĠƒVACUATION. Or, le maire C. Ray Nagin a ordonnŽ la premire Žvacuation obligatoire de lĠhistoire de la ville le dimanche 28 aožt ˆ 9 h du matin, ET CĠƒTAIT TROP TARD. De plus, il avait prŽvu le premier pas, concentrer les sinistrŽs dans un refuge inadaptŽ, mais central et accessible, mais pas le second, les Žvacuer dans des abris plus sžrs et mieux approvisionnŽs. Pour cette deuxime phase, il avait ˆ sa disposition 315 bus scolaires (quelquĠun les a comptŽs sur la photo), plus les bus rŽseau publique, plus un train de 500 personnes. Les bus scolaires  Žtaient lˆ, ˆ 5 km du Superdome, ˆ sa disposition, il ne les a pas rŽquisitionnŽs et ils seront  inutilisables puisque inondŽs ds mardi matin. Ces bus, cĠest Žvidemment un gros point noir pour le leadership louisianais, qui, cependant, ˆ chaque Žlection, trouve le moyen dĠaffrŽter toutes un flotte dĠautocars pour faire voter en masse le lumpenprolŽtariat de la Nouvelle-OrlŽans. Ë la TV, la sŽnatrice Mary Landrieu, dŽmocrate et reprŽsentant la Louisiane au Congrs des Etats-Unis dĠAmŽrique, a tour a tour pleurŽ, dŽlirŽ, menacŽ de boxer le prŽsident Bush (un crime selon la loi amŽricaine, mais bon, passons) et refusŽ de rŽpondre quand on lĠinterrogeait sur le problme des bus.

Quand la compagnie ferroviaire Amtrak a proposŽ un train pour Žvacuer 500 personnes, le maire Nagin a refusŽ.

La gouverneure, quant ˆ elle, a rŽsistŽ obstinŽment ˆ la fŽdŽralisation des secours, demandant 24 h de rŽflexion ( !) ˆ Bush qui lui demandait dĠagir :

Et, clou provisoire du cercueil (on en apprendra dĠautres dans un avenir proche)Éici, il faut sĠasseoir, reprendre son souffle et ne pas tre cardiaque ou sujet ˆ lĠhypertension, ELLE A REFUSƒ Ë LA CROIX ROUGE (organisation privŽe), QUI ƒTAIT AMPLEMENT POURVUE EN VIVRES ET EN SECOURS MƒDICAUX, DĠACCƒDER AU SUPERDOME PENDANT LĠHORREUR :

Pourquoi ? Ç Il ne fallait pas faire de Superdome un centre dĠattraction pour les rŽfugiŽs. È[ii]

Kathleen Babineaux Blanco est notre Marie-Antoinette : Ç QuĠils mangent de la brioche ! È Ensuite, cette brave dame va parader  sur CNN et dit que tout le monde a fait un Ç super job È pendant la tragŽdie. La prŽsentatrice a ŽtŽ quand mme estomaquŽe et lĠa reprise. Dans une autre vidŽo, elle a ŽtŽ prise Ç off È par les camŽras. Il ressort de cette vidŽo lĠimpression dĠune femme perdue, au bord de la dŽpression nerveuse, et surtout dĠune gouverneure qui ne conna”t pas la Constitution de son pays et ne sait pas quĠelle doit faire une demande formelle au prŽsident pour que les troupes fŽdŽrales puissent intervenir : pas de mŽchancetŽ, mais tellement dĠincompŽtence...une vraie  dirigeante ne pleure pas ˆ la tŽlŽvision, elle remonte le moral de ses troupes et rŽserve ses larmes ˆ lĠintimitŽ de son foyer. Il nĠest pas Žtonnant quĠune pŽtition pour son renvoi, ait ŽtŽ lancŽe ds le 19 septembre. Elle nĠaboutira probablement pas, les louisianais, philosophes sto•ques, prŽfŽrant souvent lĠincapable corrompu quĠils connaissent ˆ celui dont ils ne savent encore rien.

Il faut se rendre compte que toute la hiŽrarchie politique louisianaise, en majoritŽ dŽmocrate,  est en ce moment en train de lutter pour sa survie politique. Il leur faut donc dŽplacer les responsabilitŽs, et Bush et les autoritŽs fŽdŽrales fournissent un bouc Žmissaire presque parfait. Pendant quĠils endossent en public, ˆ lĠunanimitŽ, le r™le de professionnels de lĠindignation en carton-p‰te, ce qui rend TOUS leurs propos sujets ˆ caution, Bush accepte ˆ la tŽlŽvision nationale la responsabilitŽ des manques qui ont noirci lĠaction de son gouvernement ; et bien sžr, il sĠagit aussi dĠune opŽration mŽdiatique. Les acteurs louisianais du drame, Kathleen Blanco et C. Ray Nagin, lĠont compris, qui embo”tent le pas deux jours aprs. Nier une dŽconfiture ne conduit quĠˆ vous faire passer pour un hypocrite, un l‰che, un imbŽcile ou un vŽreux.

            Une dŽmocratie Žlit des dirigeants dont on ne sait pas sĠils le sont vraiment : cĠest une loterie, inhŽrente ˆ notre forme de gouvernement. Par miracle, New York avait Žlu un maire, Rudy Giuliani, qui se montra ds la premire minute ˆ la hauteur de la tragŽdie. En Louisiane, par malheur, lĠensemble des autoritŽs se sont rŽvŽlŽes pour ce quĠelles Žtaient : incapables, ˆ de rares exceptions prs.  Le problme est que la feuille de vigne de la pseudo compŽtence et du leadership nĠest pas arrachŽe AVANT une catastrophe, mais APRéS. Il faudra donc rŽflŽchir ˆ la cha”ne de commandement, et probablement installer des dirigeants nommŽs, et non Žlus, qui seront la source unique de lĠautoritŽ locale ds les premiers moments dĠune urgence extrme.

Soudain, quatre jours aprs le dŽbut de la tragŽdie, miracle ! tout change. On constate ˆ la tŽlŽ (et ce nĠest pas un hasard, si vous voulez quĠon sĠoccupe de vous dans un dŽsastre, il faut tre ˆ deux pas des camŽras dĠune cha”ne de prŽfŽrence nationale) : les vivres, les mŽdicaments et lĠeau arrivent, les rescapŽs commencent ˆ tre ŽvacuŽs en bon ordre, les scnes de dŽtresse diminuent en frŽquence et en intensitŽ, on entend de moins en moins parler des pillards. En deux jours, il ne restera plus un seul des 32.000 ŽvacuŽs dans le Superdome, le Convention Center et sur lĠautoroute. Que sĠest-il passŽ ? HŽ bien, enfin lĠarmŽe arrive. Avec sa logistique tout entire, elle a dž accŽder ˆ une ville - sur laquelle elle nĠavait que des informations confuses, contradictoires et alarmistes - dont les deux ponts dĠŽvacuation, vers Slidell ˆ lĠest, vers Mandeville au nord – I-55 – sont inutilisables, et dont lĠautoroute I-10 vers lĠouest et Baton Rouge est inondŽe, obligeant ˆ des dŽtours sans fin : tous les accs cruciaux sont soit infranchissables, soit endommagŽs[iii].

En 10 jours (je sais, cĠest lent, mais gardez en mŽmoire la logistique et les atermoiements des autoritŽs louisianaises), 20.000 soldats de lĠarmŽe rŽgulire et 50.000 de la National Guard vont tre dŽployŽs. Un porte-avion, lĠIwo Jima, parti de Norfolk, viendra sĠancrer dans le port de la Nouvelle-OrlŽans. Dire que la guerre en Irak a privŽ Bush de ses moyens militaires dĠintervention relve donc de lĠignorance, de lĠaffabulation et de la malveillance les plus crasses[iv].

Pourquoi cette diffŽrence Žnorme dĠefficacitŽ par rapport aux autoritŽs civiles (y compris fŽdŽrales) et ˆ la garde nationale dont le commandement doit tre assumŽ par la gouverneure? Ë mon sens, parce que la premire fois sur le thމtre de la catastrophe arrive une force dont la cha”ne de commandement est parfaitement claire et qui, par vocation, a lĠhabitude du chaos que produit un champ de bataille. A posteriori (mais la critique rŽtrospective est facile), il aurait fallu, ds le dimanche avant lĠatterrissage de Katrina, militariser toute la zone quĠelle allait affecter. Ce qui amne ˆ rŽflŽchir sur le type de sociŽtŽ qui se prŽpare pour faire face aux catastrophes, naturelles ou provoquŽes par le terrorisme. Elle sera par nŽcessitŽ, et pas seulement aux Etats-Unis, de structure, dĠorganisation et dĠesprit militaires. Les libertŽs civiques passeront au second plan, parce que, sans sŽcuritŽ, impossible de secourir et de sauver, et aussi impossible de jouir de ces mmes libertŽs. Ce qui pose de graves questions pour le futur et devrait inquiŽter les partisans de la dŽmocratie, mais nĠautorise nullement ˆ lĠhargneuse  dŽnonciation en gros de lĠ ÈAmŽrique de Bush È.

4.2. La responsabilitŽ fŽdŽrale en gŽnŽral, et celle de Bush en particulier

            Une premire leon qui se dŽgage, cĠest que le pays, quatre ans aprs le 11 septembre, nĠest pas prŽparŽ ˆ une catastrophe majeure : le gouvernement a crŽŽ un nouveau ministre du Homeland Security, Žnorme machine bureaucratique que le Congrs a imposŽ ˆ un Bush rŽticent ; il Žmarge pour 30 milliards de dollars au budget 2005. LĠadministration y a englouti des sommes gigantesques (350 millions sur dix ans pour la seule Louisiane), et y a rattachŽ une autre agence fŽdŽrale auparavant indŽpendante, la FEMA. Ben Laden ne tŽlŽphonera pas 5 jours avant une attaque, au contraire de Katrina , il nĠy aura pas dĠavertissement en cas dĠattaque terroriste. On a vu tous les dŽfauts rŽdhibitoires de lĠhomo bureaucraticus surgir pendant le dŽsastre : paperasserie imposŽe ˆ des volontaires et des secours officiels urgents, fonctionnaires sans notion claire de leurs responsabilitŽs et de leurs fonctions, donc apathiques et hŽsitants, manque dĠinstructions pour les premiers secours, dŽlais dans les dŽcisions critiques. Ces problmes ne sont pas nouveaux : en 1992, sous la prŽsidence de Clinton, il avait fallu cinq jours ˆ la FEMA pour atteindre les victimes de Homestead en Floride, ville rasŽe par lĠouragan Andrew. Ë cela sĠajoute que chaque Žtat contr™le une branche locale du Homeland Security, ce qui crŽe encore une autre confusion dans la cha”ne de commandement. Le problme, ici, ce ne sont pas les coupures de budget et la soi-disant privatisation des services aux dŽpens du service public, par un pseudo conformisme aux principes dĠun libŽralisme sauvage et dĠun capitalisme inhumain ; tout au contraire, cĠest lĠinflation fantastique de dŽpenses gargantuesques dont personne ne sĠavise de vŽrifier lĠefficace, et o chaque membre du Congrs, quĠil soit dŽmocrate ou rŽpublicain, trouve lĠoccasion dĠarroser son district ou son Žtat sans aucun Žgard aux nŽcessitŽs rŽelles de la sŽcuritŽ et de la dŽfense de lĠensemble du pays. Et bien entendu, le seul obstacle ˆ ce clientŽlisme et cette corruption indŽcents devrait tre la fermetŽ du prŽsident. Quoi quĠil en soit, cette gabegie est fort inquiŽtante, et tout doit tre revu. Je doute que des amŽliorations substantielles soient faites ˆ temps, qui prŽpareraient le pays ˆ la prochaine attaque terroriste.

            Quant au prŽsident, il a ŽtŽ beaucoup trop lent ˆ rŽagir ˆ la catastrophe. Il lui aurait fallu tre sur place le lundi. Avant le dŽsastre, il nĠa Žvidemment pas surveillŽ de prs les sommes allouŽes par le Congrs au nouveau ministre du Homeland Security, et nĠa pas vŽrifiŽ lĠefficacitŽ de ce dŽpartement. LĠidŽe de coiffer la FEMA par le Homeland Security Žtait probablement mauvaise. Ce qui me para”t cependant presque aussi grave que lĠapathie de la gouverneure Kathleen Blanco et du maire C. Ray Nagin, cĠest dĠavoir nommŽ et fait ratifier par le Congrs Michael Brown comme directeur de la FEMA, une agence cruciale en cas dĠurgence nationale. Celui-ci Žtait auparavant commissionnaire et avocat-conseil pour lĠAssociation Internationale des Chevaux Arabes (basŽe au Colorado), poste duquel il avait ŽtŽ renvoyŽ ˆ la suite dĠerreurs de supervision. Ë sa suite, huit directeurs tout aussi Ç compŽtents È ont remplacŽ les professionnels des opŽrations qui Žtaient en place. Donc, la FEMA a abordŽ Katrina avec une direction truffŽe de copains politiques sans compŽtences particulires. Sur ce point, la responsabilitŽ du prŽsident est directe, vŽrifiŽe, accablante et impardonnable. Je mĠŽtends moins sur cette question, non pas par sympathie partisane, mais parce que les mŽdia ont surexposŽ la responsabilitŽ du prŽsident aux dŽpens de la responsabilitŽ locale ; reste que le prŽsident Bush a commis une faute tragique et quĠil devra en rendre compte. Cependant, il a acceptŽ sa responsabilitŽ entire dans la gabegie fŽdŽrale[v].

En bref, toutes les causalitŽs dĠune histoire extrmement complexe (et que je nĠai fait que rŽsumer ˆ grands traits) convergent pour produire une singularitŽ catastrophique, une Ç tempte parfaite È o chacune des causes va jouer son r™le pour aggraver la crise. Un ouragan qui a tout dŽvoilŽ : une ville et un  Žtat o rien ou peu de choses marchaient correctement avant la catastrophe, un Žtat fŽdŽral aux responsabilitŽs diffuses, LŽviathan immobiliste en certains cas sans leaders rŽels, une agence cruciale pour les secours (la FEMA) encombrŽe de titulaires politiques nommŽ par le prŽsident et ratifiŽs par le Congrs, un prŽsident lent ˆ rŽagir, des agences ministŽrielles (Department of Homeland Security)  que le prŽsident et le congrs ont arrosŽes de subsides Žnormes sans Žgard aux responsabilitŽs, aux qualifications des responsables et ˆ lĠefficacitŽ.

Mais, Bush ou pas Bush, rien, absolument rien nĠindique que la catastrophe ežt pu avoir une issue diffŽrente. En 1992, 1998, 2000, 2004, les digues auraient l‰chŽ, les pompes cassŽ, lĠeau montŽ, les tŽlŽphones cessŽ de fonctionner, les pillards pillŽ, les bureaucrates auraient bureaucratŽ, les insouciants et les imprŽvoyants insouciŽ et imprŽvoyŽ, les pres illŽgitimes copulŽ et les mres cŽlibataires enfantŽ, les mauvais flics dŽmissionnŽ, les autoritŽs de Louisiane et de la ville auraient ŽtŽ chargŽes de lĠŽvacuation, et la Nouvelle-OrlŽans, le Mississippi, le lac Pontchartrain et le Golfe du Mexique auraient ŽtŽ ce quĠils sont. Tout attribuer ˆ Bush, y compris, comme on lĠa vu, lĠouragan lui-mme (ˆ cause du rŽchauffement climatique[vi]) relve de la haine, du fantasme ou du mythe collectif (faites votre choix). La responsabilitŽ des premires lignes, o un vrai leader ežt ŽvitŽ presque toutes les horreurs quĠon a vues ˆ la tŽlŽ, incombait aux seules autoritŽs municipales et de lĠŽtat de Louisiane. Le cafouillage des secours fŽdŽraux nĠa fait quĠamplifier ce qui Žtait dŽjˆ une tragŽdie[vii].

Et, sans que les mŽdias ne s'en aperçoivent ou daignent le signaler, bon nombre de choses ont parfaitement marchŽ[viii].

 

1. Katrina, un ouragan dĠantiamŽricanisme
2. Problmes historiques, sociaux et politiques
3. ParticularitŽs bien de chez nous
4. La rŽpartition des responsabilitŽs
5. LĠ‰ge de la dŽsinformation

 

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[i] On peut sĠinterroger sur les motifs de Randall Robinson. Il sĠagissait sans doute dans son esprit de pouvoir bl‰mer Ç la structure esclavagistes du pouvoir blanc È. QuoiquĠil en soit, il montre fort peu de respect pour son groupe ethnique, sĠil croit quĠil peut retourner ˆ la sauvagerie en deux jours.

[ii] Hurricane Katrina: Why is the Red Cross not in New Orleans? Voir aussi: http://www.radioblogger.com/

[iii] Map

[iv] http://usmilitary.about.com/od/nationaldisasters/a/katrinaupdate.htm

[v] Voir : Blame Aplenty, by Michael Barone and Multi-Layered Failures, by Deroy Murdock.

[vi] La non ratification du protocole de Kyoto doit tre attribuŽe  au Congrs pendant la prŽsidence de Clinton, qui sĠest bien garder de la proposer. Ë terme, si le traitŽ Žtait rentrŽ en application, la rŽduction de CO 2 ežt ŽtŽ de 0.14% par ailleurs, il exceptait de ses conditions les deux Žconomies les plus polluantes du monde, lĠInde et la Chine, ( par rapport au produit national brut) et pŽnalisait toutes les Žconomies occidentales; la France, par exemple, qui a ratifiŽ le protocole, nĠarrive mme pas ˆ le mettre en application. Enfin, la corrŽlation entre cyclones et rŽchauffement est impossible ˆ Žtablir scientifiquement.

[vii] Pour une bonne couverture de lĠouragan, voir Hurricane Katrina, Slate's take on the natural disaster

[viii] Pour lĠefficacitŽ des secours fŽdŽraux, voir lĠarticle de Lou Dolinar : http://realclearpolitics.com/Commentary/com-9_15_05_LD.html
Voir aussi le communiquŽ du Department of Homeland Security :
What Government is Doing (as of September 15, 2005).

 

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